La prière est le regard intérieur de l'âme dirigé vers Dieu par la foi et l'amour, elle apparaît donc par là comme l'acte vital et essentiel de la vie chrétienne qui consiste à vivre avec Dieu en Le connaissant et en L'aimant.
Beaucoup de personnes se font une idée inexacte de la prière en la confondant avec les moyens qui la favorisent. Par exemple on s'imagine que la prière consiste à réciter (à haute voix ou intérieurement) des formules comme le Pater. Or il est bien vrai que la récitation de formules consacrées ou même de formules qu'on a soi-même inventées peut être un excellent moyen de prière auquel il faut avoir recours de temps à autre car ces formules si on les récite en pensant à ce qu'on dit nous aident à diriger vers Dieu le regard intérieur de notre âme (ce que ne ferait pas une récitation machinale en pensant à autre chose), mais ce n'est là qu'un moyen de prière qu'il n'est nullement nécessaire d'employer pour prier car la prière elle-même ne consiste pas en des formules à réciter mais uniquement dans la direction du regard intérieur de l'âme vers Dieu.
D'autres confondent la prière avec la méditation, c'est-à-dire avec une succession ou un enchaînement d'images, de sentiments, de pensées concernant Dieu et les mystères divins. Là aussi il est bien vrai que la méditation est un excellent moyen de prière auquel il est bon d'avoir recours de temps à autre puisqu'elle va nous faire diriger vers Dieu notre pensée et notre amour, mais ce n'est encore qu'un moyen de prière qu'il n'est nullement nécessaire d'utiliser pour prier car la prière elle-même ne consiste pas dans la méditation mais uniquement dans la direction du regard intérieur de l'âme vers Dieu.
Il est donc capital de bien comprendre que par elle-même (et indépendamment des moyens qui peuvent la favoriser) la prière n'est absolument rien d'autre qu'une attitude intérieure de l'âme que la foi et l'amour orientent vers Dieu.
On comprend du même coup pourquoi la prière est le moyen indispensable et unique pour réaliser la vie chrétienne : il est impossible que tous nos actes soient par amour de Dieu s'il n'y a pas un regard intérieur d'amour vers Dieu qui les inspire et les dirige, mais s'il y a ce regard intérieur d'amour vers Dieu, alors tout ce que nous ferons sera fait par amour de Dieu et toute notre vie Lui sera donnée. Par la prière la vigilance n'est plus artificielle et forcée, fruit d'un effort et d'une tension, elle est spontanée et vitale, c'est le mouvement intérieur de notre amour vers Dieu qui nous rend attentifs à tout faire par amour de Dieu, qui évite tout ce qui nous en détournerait.
Ne comptons donc pas réaliser nos résolutions de vie chrétienne par une autre voie que celle de la prière : si l'on veut « vivre le Christianisme », ce qu'il faut, c'est la prière. Sainte Thérèse d'Avila l'a dit nettement : « Il n'y a qu'un chemin pour arriver à Dieu, c'est la prière ; si l'on vous en indique un autre, on vous trompe. »
Si l'on a compris que la vie chrétienne nous fait entrer en possession de la vie même de Dieu en Le connaissant et en L'aimant, on comprend du même coup que la prière, en dirigeant le regard intérieur de l'âme vers Dieu connu et aimé, est le rythme vital de la vie chrétienne comme la respiration est le rythme vital de notre vie naturelle. Comme notre vie naturelle s'entretient par la respiration, notre vie surnaturelle s'entretient et se développe par la prière. Mais de même que la respiration est continuelle, il faut que la prière soit continuelle : puisque c'est à chaque seconde de notre vie qu'il faut tout faire par amour de Dieu, c'est à chaque seconde que la prière doit diriger notre regard intérieur vers Dieu par amour. La vigilance ne serait pas continuelle si la prière ne nous rendait pas à tout moment attentifs à ce que l'amour de Dieu exige de nous parce que cet amour est le dynamisme profond qui oriente tout notre être.
La loi de la vie chrétienne est donc la prière continuelle. On voit par là dans quelle erreur tombent un grand nombre de chrétiens en s'imaginant qu'il suffit de prier le matin et le soir et qu'il n'y a pas besoin de prier le reste du temps. Le Nouveau Testament ne parle nulle part de prière du matin et du soir mais partout de prière continuelle. Le commandement donné par le Christ Lui-même est formel : « Vous devez toujours prier et ne jamais cesser de prier » (Lc 18,1). Ce n'est pas un conseil indiquant quelque chose de facultatif, mais un ordre prescrivant ce qui est nécessaire. Saint Paul répète cet enseignement aux premiers chrétiens : « Priez sans jamais cesser » (1 Th 5,17)
Comment cela est-il possible alors que nous avons au cours de nos journées une multitude d'occupations très absorbantes et qui réclament toute notre attention ? Si l'on confondait la prière avec la récitation de formules, il est évident qu'elle ne pourrait pas être continuelle, car on ne peut pas réciter des Pater ou d'autres formules sans interruption. Si l'on confondait la prière avec la méditation, il est évident qu'elle ne pourrait pas être continuelle, car on ne peut certainement pas méditer sans interruption. Mais nous avons déjà expliqué que si la récitation de formules et la méditation conviennent à certaines heures comme moyens de prière, la prière en est pourtant indépendante et peut s'en passer car la prière ne consiste en aucun de ces moyens mais uniquement dans le regard intérieur de l'âme dirigé vers Dieu par amour. Or si l'on ne peut pas toujours réciter des formules ni toujours méditer, on peut garder toujours le regard intérieur de l'âme dirigé vers Dieu par amour. La prière continuelle est donc possible, possible notamment pendant les occupations les plus absorbantes et qui réclament le plus d'attention. Certains disent : « Travailler, c'est prier », ce qui n'est pas exact, car le travail n'est pas par lui-même une prière et celui qui travaille pour un autre motif que l'amour de Dieu ne prie pas, mais il est vrai qu'on peut et on doit prier en travaillant en gardant pendant tout son travail le regard intérieur de l'âme dirigé vers Dieu par amour.
Une comparaison aidera à comprendre cette possibilité de la prière continuelle. Si l'on vit avec une personne aimée, on ne peut pas sans interruption lui parler avec des mots ou appliquer son esprit à méditer sur tout ce qu'on trouve d'aimable en elle : sa présence n'empêche pas d'être attentif à ce que l'on a à faire, même quand il s'agit d'une occupation très absorbante qui requiert toute l'attention, et pourtant tout en étant ainsi attentif à ce que l'on fait on n'oublie pas la présence de la personne aimée, on vit dans la joie de vivre avec elle, la vie entière en est complètement transformée, et c'est une tout autre vie que si elle n'était pas là ou n'existait pas, notre amour demeure intérieurement dirigé vers cette personne dans un bonheur qui transfigure la vie et ne se détache pas d'elle bien que nous ne lui parlions pas, ne méditions pas sur ce qui la concerne, et accordions toute notre attention à l'occupation du moment présent. C'est ainsi qu'il faut vivre avec Dieu comme avec une personne aimée, dont l'existence. et la présence font notre joie, en dirigeant vers Lui le même regard d'amour qu'une mère porte sur son enfant tout en étant attentive à ce qu'elle fait et sans avoir besoin de lui parler ou de réfléchir sur lui pour l'aimer et pour que tout son être et toute sa vie soient mouvement d'amour vers lui. Comme l'amour de l'enfant chante sans interruption dans le coeur de la jeune mère tout le long du jour quoi qu'elle fasse, ainsi tout le long du jour quoi que nous fassions l'amour de Dieu doit chanter sans interruption dans nos coeurs en y faisant régner la joie infinie qui est Dieu Lui-même : telle est la prière continuelle.
Nous pouvons même pousser cette comparaison beaucoup plus loin. Si l'on vit avec une personne aimée (par exemple une mère avec son enfant) et si l'on doit accomplir un travail pour cette personne aimée, par amour pour elle, on va alors donner toute son attention à ce travail pour le bien faire et par conséquent, absorbé par ce travail, on ne va pas alors parler à la personne aimée ou même avoir l'esprit occupé de pensées la concernant, et pourtant le mouvement intérieur de l'âme demeure bien dirigé par amour vers cette personne puisque c'est par amour pour elle qu'on s'applique au travail que l'on fait pour elle, ainsi la mère qui prépare le biberon de son enfant en donnant toute son attention au biberon garde son regard intérieur dirigé par amour vers l'enfant pour qui est le biberon. Or nous avons vu que tout ce que nous faisons doit être fait par amour de Dieu et pour Lui : c'est donc l'amour même de Dieu qui nous oblige à être attentifs et appliqués à tout ce que nous faisons pour le très bien faire et, s'il s'agit d'une occupation très absorbante, on ne pourra donc pas pendant ce temps réciter des formules de prière ou méditer. Si l'on fait tout pour Dieu, bâcler ce que l'on fait en pensant à autre chose, fût ce à Dieu, serait montrer à Dieu un bien piètre amour : à partir du moment où l'amour de Dieu est le motif de nos occupations, il est exigé du même coup de donner toute notre attention et tout notre soin à bien faire tout ce que nous avons à faire. Mais si c'est ainsi par amour de Dieu que nous sommes attentifs et appliqués à nos occupations, c'est vers Dieu Lui-même que par ce soin et cette attention notre amour se dirige et notre regard intérieur demeure donc tourné vers Lui par amour. Attentifs par amour de Dieu à tout ce que nous faisons, nous sommes toujours intérieurement dirigés vers Lui et notre prière est continuelle. Saint Thomas d'Aquin a résumé cela (In Rom 1,9-10) : « L'homme prie tant qu'il agit dans son coeur, ses paroles, ses actions de façon à tendre vers Dieu, et ainsi celui qui ordonne toute sa vie à Dieu prie toujours. »
Si nous vivons ainsi à tout moment sous l'impulsion de l'amour de Dieu, faisant tout par amour pour Lui, chacune de nos occupations, que ce soit un travail ou un repos, un effort ou une détente, est une prière et nous unit davantage à Dieu peu importe ce qu'est l'occupation du moment présent pourvu qu'elle soit ce que Dieu veut de nous et soit accomplie par amour pour Lui. On raconte que pendant le noviciat de saint Louis de Gonzague, alors que les novices occupaient une récréation à jouer à la balle, on leur dit soudainement : « Que feriezvous si l'on vous apprenait que vous allez mourir dans quelques minutes ? » L'un répondit : « Je courrais à la chapelle m'agenouiller devant le Saint Sacrement », un autre : « Je réciterais le chapelet ». Un autre encore : « Je courrais trouver mon confesseur ». Et saint Louis de Gonzague répondit : « Je continuerais à jouer à la balle. » A l'heure où c'est la volonté de Dieu qu'on joue à la balle, on prie et on se sanctifie en jouant à la balle par amour de Dieu. C'est ainsi que la vie entière peut être une prière.