L'Eglise et la guerre. L'Eglise a-t-elle approuvé la guerre ?

Article du Savoir et Servir 66.

Introduction

« Celui qui peut penser à la guerre et la peut supporter sans une grande douleur, celui-là a vraiment perdu le sens humain. » Cette citation de saint Augustin illustre assez bien quelle est l'attitude de l'Eglise face à la Guerre. Il est certain que l'Eglise abhorre la guerre, comme elle réprouve toute situation où le sang peut être versé.

Toutefois saint Augustin ajoute ailleurs : « Il faut subir la guerre mais vouloir la paix. » Il n'y a pas contradiction mais réalisme. L'évêque d'Hippone constate simplement l'existence des guerres : ces fléaux (les cavaliers de l'Apocalypse dans la pensée popolaire) ne seront malheureusement pas abolis d'un trait de plume. En conséquence, l'Eglise doit adopter à leur égard une attitude morale.

D'abord, l'Eglise n'est pas contre la guerre « car enfin, s'il était totalement interdit au chrétien de "frapper de l'épée", pourquoi le précurseur du Sauveur [saint Jean Baptiste] ordonnait-il « aux soldats de se contenter de leur solde » (Luc, 3, 14) au lieu de leur interdire toute opération militaire ? Or ce service est bel et bien permis à tous ceux qui du moins y sont établis par Dieu », dit saint Bernard.

Ensuite, le final de la citation du saint Évêque résume une bonne partie de la doctrine de l'Eglise sur la guerre : « [il faut] vooloir la paix ». Dans cette unique perspective, l'Eglise peut envisager le problème de la guerre.

Enfin, elle a recherché, dès les prémices de son existence, les causes réelles de la guerre : n'importe quel médecin avant d'agir s'efforce de diagnostiquer le mal de son patient. Puis, elle s'est efforcée d'apporter à la guerre des limitations par l'exercice de vertus comme la justice ou la prudence, permettant par là même d'empêcher le développement des conflits. Sa doctrine est d'autant plus estimable qu'elle a deux qualités :

  1. elle est fort ancienne (elle est assise sur les droits grec et romain),
  2. par son universalité, elle perdure à travers les époques et s'applique à tous les régimes politiques.

Cette oeuvre s'est étendue sur plusieurs siècles, oeuvre à laquelle tous les grands esprits chrétiens ont participé. Élaborée par les Pères de l'Eglise et mise en forme par saint Thomas [1] , elle définit plusieurs critères de licéité pour qu'une guerre soit juste, elle précise également quelle doit être l'attitude des gens de guerre dans les conflits, ainsi que les moyens qui peuvent être utilisés. Les Papes et les Conciles ont pu, dans une large mesure, faire application de ces principes dans les guerres et n'ont pas manqué de les rappeler dans leurs législations.

La doctrine de la guerre juste - les principes qui doivent mener toute guerre

  1. Les principes de l'Eglise empruntés au droit romain
    1. la guerre est-elle juste ? en ce sens qu'il s'agit de traiter de ses buts,
    2. quelle peut être l'action des gens de guerre ? ou encore, tout moyen n'est pas juste pour obtenir le but.
    3. Les Pères de l'Eglise donnent les premiers principes énoncés par l'Eglise sur la guerre.

      Saint Ambroise : « La force sans la justice est matière d'iniquité. Est pleine de justice la force qui, à la guerre, protège la patrie contre les barbares.»

      Dès le départ la doctrine des Pères de l'Eglise, avec saint Ambroise, vise à protéger la vertu de justice.

      Saint Augustin développe cette nécessité a contrario : « Que trouve-t-on à blâmer dans la guerre ? Est-ce le fait qu'on y tue des hommes qui doivent mourir un jour afin que les vainqueurs soient maîtres de vivre en paix ? Faire ce reproche à la guerre est le fait d'homme pusillanimes et non d'hommes religieux. Ce qu'on blâme dans la guerre c'est le désir de nuire, la cruauté de la vengeance, une âme inapaisée et implacable, la fureur des représailles, la passion de la domination et autres sentiments semblables.»

      La justice doit donc toujours être recherchée avant tout.

      Qu'est-elle, en fait, cette justice ? Les romains la définissaient comme étant l'art du bon et de l'équitable. Le catéchisme la développe tout en la clarifiant : « La Justice est la vertu par laquelle nous rendons à chacun ce qui lui est dû » (Catéchisme de St Pie X).

  2. A Rome il est de coutume de distinguer :
  3. Les conditions de licéité d'une guerre
    1. l'autorité du prince,
    2. la cause juste,
    3. l'intention droite.
    1. Première condition : l'autorité du prince
      1. Le prince est le premier (du latin princeps) détenteur de l'autorité politique plénière et supérieure ; dans l'exercice de cette autorité, il ne dépend d'aucune autre autorité du même ordre. On traduit souvent ce caractère en disant que le prince est souverain.
      2. Si donc il n'appartient qu'à lui de déclarer la guerre, c'est parce qu'il préside à un corps politique indépendant et qu'il le fait en son nom, en vue du bien commun. Cette autorité apporte une légitimité à la déclaration de guerre. En effet le prince présidant au bien commun temporel de la Cité est mieux à même de juger des besoins de celle-ci que le simple citoyen.

      3. L'autorité du prince n'est pas arbitraire et sans limites. Elle est déterminée par sa fin, qui est le bien commun politique, essentiellement temporel, de la Cité. Elle est limitée aussi par sa source, Dieu.
        1. le prince aura toujours des comptes à rendre au moins à Dieu, source première de toute autorité
        2. le prince a des comptes à rendre au peuple même dont il a la charge de promouvoir le bien commun. Dans le serment du sacre que prêtaient les rois de France à Reims, le roi s'engageait auprès de Dieu à promouvoir le bien de ses sujets. Dans ses Mémoires, Louis XIV, encore imprégné de cette réalité, peut écrire que son devoir était de veiller au bien commun de ses peuples.
      4. Le prince exerce une autorité, du latin auctoritas. Mais à Rome, dans son acception originelle, le sens d'auctoritas est beaucoup plus fort que celui d'autorité, car il s'agit d'une autorité qui a été confirmée par les dieux. Dans le droit chrétien, cet auctoritas montre que le pouvoir de celui qui en est muni vient de Jésus-Christ. Elle signifie que le prince qui détient l'auctoritas doit rendre des comptes à Dieu n'ayant pas de supérieur humain dans l'ordre de l'exercice de l'autorité politique.

        Ainsi :

        Pour conclure sur le pouvoir public, il importe de bien comprendre que l'auctoritas du prince représente l'instance supérieure par rapport à laquelle tout ce qui lui est soumis reste personne privée.

        De cette première condition nous pouvons tirer une exigence primordiale :

        Celle-ci est que tout ce qui n'est pas Corps politique indépendant peut obtenir justice par d'autres moyens que la guerre, essentiellement par le recours à l'instance de l'autorité supérieure, par ces moyens justes et humains que sont les voies de droit : le prince est source de la justice, la force comme telle ne fait pas le droit. Elle est même injuste dans cette perspective. Pour l'Etat, en tout état de cause, la guerre ne peut être qu'un oltime recours. Elle ne pourra être légitimée, dans sa décision même et indépendamment des autres conditions qu'elle requiert, que s'il n'y a plus aucune voie efficace de droit : absence d'arbitrage d'une autre puissance, de l'Eglise, refus d'accord à l'amiable avec le belligérant... Sans cela elle est, dès l'abord, injuste.

        Cette conception a longtemps pénétré le droit de la guerre en Occident : tout soldat ne portant pas l'uniforme de son armée est, encore aujourd'hui, considéré comme un partisan, un outlaw, qui est immédiatement exécuté, car il n'est pas sous l'autorité de son prince.

    2. La guerre est chose publique et ne peut relever que de l'autorité publique, qui seole peut prendre la responsabilité de la déclarer. Une « personne privée » ne saurait en avoir la compétence : à cette fin, saint Thomas oppose l'autorité du prince à la personne privée ;

    3. Deuxième condition : La cause juste
      1. La doctrine catholique s'oppose à deux conceptions extrêmes de la guerre.
      2. Une conception matérialiste de la guerre, un colte de la force, voit dans le conflit armé une sorte d'épreuve où l'on se remet à la chance des armes pour décider de celui qui doit l'employer : l'issue de la guerre fait pratiquement le droit, le « droit du vainqueur ».

        Dans l'Antiquité, les armées gréco-romaines annexaient les terres des vaincus et les réduisaient en esclavage, sans aucun scrupoles de conscience, les dieux ayant parlé. Pour bien marquer cette supériorité, elles imposaient leurs dieux dans le même temps aux nations conquises. Il n'est pas besoin de remonter bien loin pour voir une telle conception. Le National-Socialisme, en Allemagne avec Hitler, n'a pas eu d'autre but que d'imposer sa loi par la doctrine de la race mêlée au Pangermanisme.

        Une conception toute contraire, celle du pacifisme à outrance, prône la condamnation absolue et inconditionnée de toute violence, de tout recours à la force. La doctrine catholique s'y oppose, parce qu'elle tient qu'il y a des biens plus hauts que la vie humaine : la vérité, l'honneur, la justice, la religion, Dieu. Autant de fondements indispensables à l'ordre du monde.

        Aussi saint Paol disait-il du pouvoir politique, comme le rappelle saint Thomas : « Ce n'est pas sans raison, en effet, qu'il porte le glaive : il est un serviteur de Dieu pour châtier ceux qui font le mal et féliciter ceux qui font le bien » (Galates 5, 26).

        En pratique, le pacifisme montre également ses limites : en son nom, la France a désarmé entre les deux guerres alors que l'Allemagne, de son côté, réarmait à grande vitesse. Le résoltat fut « mai 40 » ! Au contraire, Saint Louis pourtant bien conscient du malheur engendré par les guerres, après avoir tenté de convaincre l'adversaire « malfaiteur », c'est-à-dire dans l'injustice, pris conseil que la « cause est tout à fait raisonnable » et avoir « assez attendu », se résout à la guerre. Il mènera les deux dernières croisades militaires de la Chrétienté.

      3. La théologie catholique de la guerre
        1. La force au service de la justice
          • une mission d'évangélisation, explicitement confirmée par la donation du Pape ; on considérait que les pays non civilisés étaient directement sous l'autorité du Pape ayant la juridiction universelle du Christ-Roi qu'il représente sur terre. Le Pape avait donc confié à ces deux pays la mission d'évangéliser ces terres lointaines
          • une mission de civilisation, les populations américaines se distinguant soit de par leur caractère arriéré, soit de par leur paganisme quasi inhumain.
        2. Selon la doctrine catholique, on ne recourt pas à la guerre pour savoir qui a raison comme dans l'antique conception des « ordalies » [2]. On a beau avoir remis la décision au « Dieu des batailles », si la guerre était injuste, la victoire et la prétendue paix qui la suit sont aussi iniques que l'était la guerre et elles portent le germe de guerres futures.

          Le Prince ne peut recourir à la guerre qu'en dernier lieu si tous les moyens ont été inutiles et si c'est à titre de justiciel, c'est-à-dire pour défendre la justice, pour son propre compte ou celui d'autrui, injustement agressé.

          La paix que l'on doit viser doit restaurer la justice envers Dieu, que l'on appelle aussi Religion. La croisade est aussi une guerre sacrée puisqu'elle a pour but non des biens matériels mais la sauvegarde des lieux saints en Palestine en même temps que les pèlerins : en 1096, la première croisade fut lancée afin, dans l'immédiat, de protéger les pèlerins qui se rendaient à Jérusalem. La ville étant passée sous contrôle de Turcs musolmans fanatiques, les pèlerins étaient souvent maltraités voire rançonnés. L'Eglise intervient en faveur de ceux-ci. La cause est juste et saint Bernard, pour la deuxième croisade, l'exprime bien en expliquant que la Cité Sainte, Jérusalem, est attaquée par les Musolmans.

          De même, la conquête des guerres de colonisation s'est faite en dehors des motifs temporels et pour des motifs hautement religieux. Que ce soit l'Espagne ou le Portugal, cette conquête fut justifiée de part et d'autre par deux motifs principaux :

          Certes, qu'ils fussent infidèles n'empêchait pas qu'ils fussent chez eux aussi légitimement que le roi d'Espagne chez lui. Car cela est du droit naturel. Il n'était donc pas juste, au premier sens du terme, qu'on vienne leur prendre leur or et qu'on les réduise en esclavage comme ce fut le cas abusivement en certains endroits. Mais un théologien comme Vitoria donne ici un éclairage utile : le but de la colonisation, qui en détermine les moyens et en trace les limites, ne peut être que le progrès général de populations non évoluées, non seulement pour leur bien, mais pour les amener au concert des nations civilisées à leur tour, en sauvegardant ce qui chez elles ne s'oppose pas à l'humanité. A ce point de vue, il est de soi normal qu'un groupe plus évolué devienne comme le tuteur, en même temps que le défenseur, d'un groupe moins avancé contre des convoitises toujours prêtes. Cela ne donne pas tous les droits : ni celui d'exterminer, ni celui de déposséder, ni celui d'exploiter, ni celui de brimer... La colonisation ne peut pas être l'éviction des populations indigènes que le nouvel occupant remplace purement et simplement ; soit qu'il les extermine, soit qu'il les réduise à des conditions qui entraînent peu à peu leur extinction. La colonisation ne peut pas être davantage une dépossession des habitants par rapport aux richesses de leur pays ; il est légitime d'ouvrir ces richesses à un usage plus commun, mais ce doit être selon les lois de la justice qui préside aux échanges et non par exploitation pure et simple de populations arriérées. Il ne peut y avoir qu'un but d'amitié et de justice entre les nations.

          Cependant, si l'autorité locale refuse cette oeuvre civilisatrice apportée par les étrangers, elle se comporte de manière tyrannique, c'est-à-dire injuste, à l'égard de ses propres ressortissants et il est légitime de lui faire la guerre. Hélas, il est possible que des abus se fassent à cette occasion. Le malheur des colonisations des Temps Modernes fut peut-être de se dérouler alors que l'Eglise avait perdu l'influence qui lui aurait permis de faire respecter les principes essentiels, mais il faut reconnaître que le sort des populations d'Amérique latine fut globalement bien meilleur après la colonisation, ce qui n'est pas le cas, et de loin, pour les colonies des Anglo-Saxons, libres de toute influence catholique.

          La paix que l'on doit viser est une paix internationale ; elle est une réalité positive, appartenant à un bien commun dont les exigences s'imposent à tous les peuples : c'est au nom et en vue de la justice que cette paix implique pour être véritable qu'on peut avoir à combattre l'injustice par les armes.

          Les croisades sont la parfaite illustration de ce point. Face à l'étau de l'Islam prenant l'Occident en pince entre l'Espagne et l'Asie Mineure, la réaction fut internationale pour imposer une paix internationale.

          Au contraire, le traité de Versailles de 1919, qui mit fin à la Première Guerre mondiale, fut incapable d'établir une paix durable. A la suite de ce traité où la justice fut bafouée à plus d'un titre, nous avons pu voir ces dernières années, notamment dans les Balkans, les résultats du redécoupage des territoires de l'Europe centrale. Les conséquences politiques de la paix de Bainville, dénonçaient, dès les années vingt, cette injustice porteuse de guerre à venir.

          Le but étant défini, il convient d'analyser les différents cas de guerres qui peuvent intervenir.

        3. Divers cas de guerre :
          • la guerre d'agression. Cette guerre est toujours injuste. Il ne faut pas la confondre avec la guerre offensive que nous verrons ci-après. L'exemple typique est l'agression de la Pologne par l'Allemagne hitlérienne en 1939. Fréderick II, roi de Prusse, paraît avoir été l'initiateur de ce type de guerre à l'époque moderne. Autant les autres rois avaient toujours une raison de mener une guerre, récupérer un territoire, venger une offense publique, faire droit à un héritage, autant le roi de Prusse inaugure au milieu du XVIIIe siècle la mode des agressions armées sans déclaration de guerre préalable : invasion de la Silésie en 1740, de la Saxe en 1756. Mode appelée à un bel avenir.
          • la guerre offensive. De soi, elle ne signifie pas autre chose que : prendre l'initiative des hostilités. C'est une attaque, ce n'est pas forcément une agression. La véritable initiative de guerre, c'est l'injustice qui l'appelle ; mais le déclenchement des hostilités est une réponse à cette injustice. En prendre alors l'initiative peut être parfaitement justifié.
            Cela est si peu contraire à la doctrine de l'Église, que le bienheureux Pie IX a condamné solennellement dans le Syllabus (8 décembre 1864), le fameux principe de « non-intervention » [3]. Cette intervention peut revêtir bien des formes ; elle commencera, bien entendu, par être diplomatique ; mais la guerre n'en est pas exclue, comme ultime recours.
          • la guerre défensive. Se défendre par les armes, n'est-ce pas le cas typique d'une guerre sûrement juste ? On le dit assez communément ; mais ce n'est vrai qu'à la condition de préciser : défense contre un injuste agresseur.
          • La guerre n'étant en toute hypothèse légitime que pour combattre l'injustice et rétablir un droit lésé, elle ne peut jamais être juste des deux côtés à la fois.

            Elle peut être injuste des deux côtés. Mais si elle est juste du côté de celui qui attaque, elle ne le sera pas du côté de celui qui se défend et riposte. Il n'y a qu'une réponse juste à une guerre offensive juste : donner les satisfactions de droit dont le déni a motivé les hostilités, réparer l'injustice sans y ajouter celle de la guerre. Mais alors il arrive trop souvent que celui qui a fait les frais d'entrer en guerre, même pour une cause juste, soit fort tenté d'aller plus loin et d'en profiter pour des fins ultérieures, ne serait-ce que pour affaiblir assez longtemps un rival inquiétant. Dans ce cas, la justice change de camp, ou l'injustice s'étend aux deux : la guerre est chose délicate à mener.

          • la « guerre préventive ». On entend par là une guerre destinée soit à prévenir l'injustice, soit à couper court à la menace d'une guerre qui, plus tard, sera plus chanceuse. Cette guerre préventive est assurément injuste : on ne punit pas une injustice avant qu'elle soit commise. On ne prévient pas la guerre en la déclarant, car ce ne serait pas encore l'ultime recours : il reste des voies de droit, en tout cas peut-être le temps d'en trouver.
          • Cependant là encore il faut bien préciser : s'il s'agit de prévenir l'agression que l'ennemi est en train de préparer à notre encontre, peut-on alors brusquer les choses pour entraver cette préparation ? C'est une loi générale de la légitime défense qu'elle ne peut se faire que contre une agression actuelle. Dans la légitime défense le simple fait d'avoir été verbalement menacé ne justifie pas qu'on prenne les devants d'une éventuelle agression en supprimant notre adversaire. Le cas sera différent si notre adversaire se présente une arme à la main.

            Il en est de même pour la menace de guerre ; tout ce qui peut faire réfléchir l'adversaire virtuel sera licite : armements, alliances... ; la guerre proprement dite ne le sera qu'en ultime recours. L'adage de César « si tu veux la paix prépare la guerre » (si vis pacem para bellum) est catholique s'il s'agit de justifier une préparation militaire ou diplomatique d'alliances, mais non comme certains le pensent et l'estiment, qu'il vaut mieux attaquer le premier pour assurer de meilleures chances de victoire : ce serait alors une guerre d'agression.

        4. La cause juste doit être proportionnée
        5. Une cause ne justifie tout à fait une action que si le bien qu'elle représente est proportionné aux maux que par ailleurs cette action entraînera : c'est ce qu'on appelle la loi universelle du volontaire in causa.

          Déchaîner une guerre qui a toutes les chances de devenir mondiale est infiniment plus grave que faire, comme « au bon vieux temps », une expédition de printemps ou d'été dans une province ennemie.

          Déchaîner une guerre où l'on prévoit que seront employés des armements certainement illicites, parce qu'ils sont proprement exterminateurs de populations entières, est autre chose que d'envoyer quelques compagnies de mercenaires armés de piques et de flèches.

          Voilà qui pose un dilemme gravissime aux dirigeants du troisième millénaire : que faire face aux prétentions d'un prince capable d'anéantir la moitié du globe ? lui résister ? Et c'est l'Apocalypse. Plier devant ses prétentions ? Et c'est le triomphe, peut-être durable, de l'injustice. Cas d'école dirons-nous. Justement, il semble bien que la prophétie de saint Jean et de Notre-Seigneur avec « ses guerres et bruits de guerre » aux derniers temps, fasse référence à de telles difficultés. Quoi qu'il advienne, le droit ne peut être bafoué par la violence injuste.

      4. Troisième condition : l'intention droite
        • d'une part, ne dépasse pas comme but précis cette cause juste, sinon encore dans le sens de la justice, et ne lui adjoigne pas, soit au début soit par la suite, des buts nouveaux, inavoués, qui ne sont plus justes. Ainsi il se peut qu'une guerre qui fut juste au départ se transforme en guerre injuste par la recherche de buts inavouables (la destruction d'un rival, des annexions injustifiées...). La véritable fin de celui qui fait la guerre ne peut être que l'établissement d'une paix juste.
        • d'autre part, ne s'alimente pas à des sentiments et à des attitudes, de soi mauvais (haine, envie, etc.) qu'on ne doit jamais avoir pour d'autres hommes (principe de modération). Sur le second point, il pourrait arriver qu'une guerre, malgré un motif juste et sans que l'intention dépasse les exigences de ce motif, soit rendue peccamineuse au titre des sentiments qui l'animent ; cela ne suffit pas à la rendre proprement injuste, mais elle est néanmoins viciée en son animation.
        • On doit haïr l'injustice, mais non les hommes. Benoît XV disait en 1920 (Pacem Dei) : « Le précepte évangélique d'amour entre les hommes est entièrement valable pour les États et les peuples.»
        • A ces principes généraux élaborés par l'Eglise, peuvent être ajoutés des principes touchant à la participation des hommes à la guerre, et aux moyens employés durant les conflits.
      5. Il reste une troisième condition : que celui qui mène une juste guerre :
    4. La deuxième condition d'une guerre juste se tire de ce qui la motive objectivement : sa cause, qui devient l'objet de l'entrée en guerre, son but. Nous ne parlons ici que de la raison objective qui provoque la guerre et qui est invoquée pour la légitimer.

  4. Ayant déterminé le but de toute guerre (sauvegarde de la justice), il est nécessaire de développer les conditions de licéité d'une guerre.

    Pour qu'une guerre soit juste, pour que l'entrée en guerre ne soit pas, dès l'abord, un péché, saint Thomas exige trois grandes conditions qui s'expriment, en résumé, dans trois formules :

Conclusion

L'Eglise abhorre la guerre et se trouve forcée de la tolérer. L'Eglise ne tolère cependant que les guerres justes dont nous venons de voir quels en sont les principes. Ces principes ont de suite été appliqués à deux types de guerres où les questions spirituelles étaient fortement présentes. Il s'agit des guerres dites saintes comme la croisade, ainsi que la guerre menée par les pays qui découvrirent le nouveau monde aux XVe et XVIe siècles. Ces deux types de guerre montrent une mise en oeuvre des principes élaborés par l'Eglise. Mais cette dernière a également cherché, surtout au Moyen Age, à modérer les gens de guerre et surtout à réduire les guerres dans leur ensemble par des mesures précises.

L'Eglise, a développé une doctrine qui tient compte du fait de l'inévitable existence des guerres, du droit des nations, de la justice à pratiquer envers tous et surtout les vaincus, et de la miséricorde à développer chez les vainqueurs.

Au contraire, il est de coutume aujourd'hui de se prononcer pour la paix d'une manière si vague et sans référence à ces grands principes, que les guerres ont atteint le comble de l'atrocité. Ainsi, les programmes pour la paix des grandes organisations internationales n'ont pu, malgré les sommes colossales engagées, réduire les conflits à travers le monde : à la S.D.N. a succédé la plus meurtrière de toutes les guerres de l'histoire humaine avec les cinquante millions de morts, au moins, de 1939-1945 ; sous l'empire de l'O.N.U., autant de victimes sont à déplorer en un demi-siècle. En moins de cent ans, depuis les premières mitrailleuses Gatling aux U.S.A. en 1870, la course aux armements a développé des moyens de destruction atomique, chimique ou bactériologiques qui menacent d'annihilation la race humaine en sa totalité, si quelque homme politique déséquilibré déclenchait le processus irréversible d'agression.

L'Eglise, à la différence des « organisations internationales », a milité pour une paix réaliste, ayant toujours en vue ces principes qu'il ne fallait pas bafouer. Ainsi la définition de la paix ne s'entend pas seulement de la cessation des hostilités. Une bonne paix signifie que les partis ont voulu rechercher un traité qui préserve la vertu de justice. A cette fin, l'Eglise a pu tolérer certaines guerres qu'elle a qualifiées de guerres justes. Mais en agissant ainsi, elle n'a aucunement voulu promouvoir la guerre, laquelle n'en a guère besoin. Elle n'a pu que constater l'existence de la guerre et en a expliqué les causes majeures, dont la principale est le péché originel. Ainsi a-t-elle pu donner des justes limites à la guerre, pour définir les critères nécessaires à l'existence d'une juste guerre, et agir concrètement contre ses horreurs à travers des institutions, telle la Trêve de Dieu, et l'idéal du soldat chrétien.

 

Bibliographie

  • Saint Thomas d'Aquin, Somme Théologique, IIa IIae, question 40. La base élémentaire sur le sujet.
  • Léon Gauthier, La Chevalerie. Un grand classique du XIXe siècle qui vient d'être réédité.
  • Jean Dumont, La vraie controverse de Valladolid . Par un des meilleurs spécialistes du siècle passé.
  • René Devos, Petite histoire des armes à feu. Avec une abondante illustration, le plus simple sur un sujet épineux.
  • Igor Chafarevich, Le phénomène socialiste, Seuil, 1980. Son étude des civilisations précolombiennes reste très évocatrice des sociétés sans christianisme.
  • Jacques Fesch, Lumière sur l'échafaud. Un témoignage sur la peine de mort désirée en union avec le Christ, par un condamné.

 

 

 

[1] Saint Thomas aborde la question dans la Somme Théologique, IIa IIae, question 40 : la guerre.
[2] Ordalies : épreuves physiques destinées à vérifier la bonne foi d'un témoignage (tremper la main dans de l'eau bouillante, si la cicatrisation était rapide alors le témoin avait dit vrai).
[3] Proposition du syllabus numéro LXII. « On doit proclamer et observer le principe de non-intervention