Puissance et acte, substance et accidents.
« Ce qui peut exister mais n'existe pas, ou bien ce qu'une chose peut devenir, mais n'est pas encore devenue est appelée
être en puissance. Ce qui existe est appelé l'être en acte »[1].
Toutefois, il existe deux sortes d'êtres : l'être essentiel ou substantiel et l'être accidentel. Ainsi, Alain
Krivine est essentiellement (substantiellement) un homme, et accidentellement un homme blanc. De même, on ne dit
pas que l'on s'est fait opérer par un véliplanchiste car le fait que le chirurgien fasse de la planche à voile est
accidentel par rapport à l'opération.
Les deux sortes d'être en question peuvent exister en puissance. L'état en puissance d'un être accidentel ou
d'un être substantiel, c'est la matière.
Cependant ces deux potentiels (ie ce qui est en puissance) se distinguent l'un de l'autre : « l'état potentiel
de l'être substantiel, c'est la matière première ; l'état potentiel de l'être accidentel, c'est le sujet[3]. Le sujet
donne l'être [c'est à dire l'existence] aux accidents »[4].
En effet, l'accident n'a aucune existence en dehors du sujet (bien qu'il soit distinct du sujet). « Pour cette
raison on dit que les accidents sont dans le sujet tandis que l'on ne dit pas que la forme substantielle est (=existe)
dans le sujet»[5].
« La forme donne l'être à la matière ». Voilà le rapport entre ces deux réalités distinctes.
Ce schéma permet d'expliquer ce que sont la matière 1ère et la forme substantielle.
Matière 1ère :
Forme substantielle :
« Ainsi toute chose naturelle est composée d'un principe matériel absolument indéterminé et d'un principe formel qui donne au composé sa nature même »[6].
Après avoir vu brièvement ce qui compose les êtres matériels en général, intéressons-nous spécialement au vivant
La partie qui vient de se terminer va maintenant trouver une application. Si l'étude de substance et d'accidents ainsi que celle de matière et forme peut être trouver inutile au premier abord on comprend ici l'intérêt qu'il s'en dégage pour comprendre la psychologie, philosophie des êtres vivants.
La partie qui vient de se terminer va maintenant trouver une application. Si l'étude de substance et d'accidents ainsi que celle de matière et forme peut être trouver inutile au premier abord on comprend ici l'intérêt qu'il s'en dégage pour comprendre la psychologie, philosophie des êtres vivants.
Un assiette ou un caillou ne peuvent pas bouger[8] si une cause extérieure à eux ne leur impose pas de le faire. De même, si on ne les dérange pas dans leur repos, ils n'en sortent jamais[9]. A l'opposé, les êtres vivants ont la capacité, la faculté de se mouvoir eux-mêmes. Par exemple, les arbres poussent et développent leur branchage.
Ceci s'impose aux yeux de tout le monde, selon l'expression de l'abbé Collin. Vita in motu rappelle-t-il[10].
Mais, pourrait-on objecter, il paraît difficile de se mouvoir soi-même car cela reviendrait à se donner à soi-même une perfection que l'on n'avait pas. L'opération immanente (c'est à dire le mouvement) suppose des parties distinctes dont l'une meut l'autre. C'est ce qui est appelé l'hétérogénéité des parties. Comme le dit un professeur de philosophie, la main n'est pas l'oreille, et la feuille n'est pas le tronc !
La vie se manifeste autour de nous sous trois formes différentes que nous trouvons réunies chez l'homme (dont l'étude reste le but de notre réflexion). Cette classification selon les opérations a pour origine l'observation. Opérations :
Nous observons donc dans le vivant une activité spécifique (la motion interne). Or toute activité spécifique a une cause spécifique[12]. Qu'elle est-elle ?
Pour les penseurs mécanistes, les organismes vivants sont assimilables à des machines compliquées[13] qui expliquent l'activité vitale. Ils prétendent que « tout ce qui se passe dans un organisme se ramène à des réactions physico-chimiques plus ou moins complexes »[14]. Ainsi la respiration se résume à une oxygénation de l'hémoglobine et à des oxydations cellulaires. Selon eux, un cadavre serait tout simplement une horloge arrêtée. Cette théorie règne aujourd'hui en maître, et même en tyran dans la biologie moderne, qui prône le réductionnisme scientifique[15].
La théorie mécaniste pose des difficultés insurmontables[16].
les activités vitales sont coordonnées entre elles. Elles concourent au bien de l'individu et de l'espèce. Comment rendre compte de cette poursuite du maintient de l'équilibre biologique et de l'espèce si l'on ne voit dans le vivant qu'une résultante aveugle et quelconque de données physico-chimiques ; si l'on ne voit dans le vivant qu'une résultante aveugle et quelconque de données physico-chimiques ; si l'on considère que l'être vivant n'est qu'un assemblage d'éléments obéissant à des lois de structure harmonieuse ? Car les fonctions organiques sont manifestement divisées vers une fin. L'existence des monstres[17] vient confirmer cela. L'expérience montre que les organes en surplus (qui ne sont pas finalisés) ou que l'absence d'organes (impossible alors d'atteindre la fin qu'ils avaient) sont des handicaps pour l'individu[18][19].
Il est donc nécessaire de faire appel à un principe intérieur à l'être qui n'est pas matériel, qui n'est pas « physico-chimique ». Aristote définit le principe vital comme l'acte, l'achèvement premier d'un corps naturel en puissance de vivre. En d'autres termes, c'est la forme substantielle qui, unie à la matière première du corps, lui donne le pouvoir d'exister dans telle nature d'une existence vivante : sans elle, la matière ne serait pas vivante. Il s'impose donc à l'esprit que les activités spécifiquement vitales doivent être attribuées à un principe de vie.
Or comme on l'a vu, la vie est le mouvement par soi[20] donc l'âme qui est le principe de la vie du vivant est cause du mouvement. L'origine du mot le rappelle :
L'âme est comme le souffle vital qui meut le corps. Ainsi l'âme est en relation immédiate avec un corps ; sa fonction même est d'être la source de vie d'un corps. Une âme ne peut se concevoir sans son corrélatif, le corps qu'elle vivifie [22] : « ce n'est pas l'âme seule qui meut le corps, c'est le corps animé qui se meut dans ses parties diverses suivant la loi de l'âme, sa forme spécifique »[23] « Ce n'est pas l'âme qui exerce par elle-même une quelconque fonction vitale mais c'est l'être animé qui l'exerce par l'âme »[24]
L'existence de l'âme ne se justifie donc pas à elle seule mais en relation nécessaire avec un corps. L'union de l'âme et du corps est un état naturel. D'autre part, le corps ne fait de lui-même aucune opération. Ce n'est pas le corps d'Anne qui ne voit rien venir, c'est Anne ; c'est à dire le tout, l'âme et le corps unis indissociablement[25]. Pour la réincarnation au contraire, l'âme seule est le vivant, le corps n'étant pour elle qu'une demeure d'occasion indéterminée[26]. Ceci ne tient pas compte du fait que le corps agit sur l'âme. En effet, il permet à celle-ci d'acquérir, d'éliminer, d'augmenter ou de diminuer des qualités : ainsi l'habitude de l'action de vice agit sur la volonté qui est une faculté de l'âme. Par exemple, l'habitude de se saouler rend ivrogne, ce qui rend difficile la sobriété, l'influence de la volonté étant diminuée.
Le corps durant son existence va donc en quelque sorte façonner l'âme comme un moule[27] affecte ce qu'il contient. Le moulage ne s'adaptera plus à un autre moule. Ainsi, une âme ne peut-elle s'adapter à un corps différent de celui dans lequel elle a séjourné. A une âme correspond un seul corps.
Remarquons tout d'abord que seul l'homme a un véritable langage. Toutes les observations que ce soit sur les abeilles ou les chimpanzés montrent que la signification des termes du « langage » des animaux est toujours d'une signification singulière, non universelle. En effet, les « mots » y désignent des faits psychologiques (peur, attaque...) des choses sensibles (nourriture...) mais jamais de concept[28]. Or le langage est l'expression, le signe de la pensée. Donc les animaux n'ont pas de raison car ils ne parlent pas.
Seul l'homme a besoin d'une longue éducation de plusieurs années. Chez les animaux, le lien qui les unit à leurs parents disparaît dès qu'ils peuvent se débrouiller matériellement seuls.
Seul l'homme est capable de religion : il est capable de sacrifice pour des valeurs spirituelle ; il réfléchit à la valeur morale de ses actes (notion de justice) ; or la morale, éminemment raisonnable, ne se trouve pas chez l'animal quel qu'il soit.
Seul l'homme est apte à faire de l'art dans le sens de beaux-arts. L'art ayant pour but le beau relève de l'intelligence pratique. C'est donc la preuve que seul l'homme est intelligent.
Ainsi, l'homme a une vie spirituelle, des opérations non limitées à la sphère de la matière. Ces dernières nécessitent des qualités spirituelles, l'intelligence et la volonté :
Or le corps est matériel, il ne peut pas être la cause de l'intelligence. Donc, par élimination, elle vient de l'âme qui, effectuant des activités spirituelles, est elle-même spirituelle. (voyons par exemple la formation du concept dans l'esprit humain, opération totalement séparée de la matière. Or un postulat veut que tout être agisse selon ce qu'il est: ce qui agit sans la matière peut donc exister sans celle-ci).
L'homme a la capacité de tendre vers les objets de façon non sensible. Cette tendance n'est pas matérielle car si elle l'était, elle obéirait au plus strict déterminisme[29]. Cette faculté pouvant se porter sur des choses spirituelles est elle-même spirituelle[30]. Elle est donc le fait de l'âme et d'une âme spirituelle.
Est immortel ce qui n'est pas corruptible.
Nulle forme n'est corruptible directement puisqu'elle porte en elle l'actus essendi, ie l'acte d'existence qu'elle communique au composé. Cependant quand le composé matière/forme se corrompt, la forme peut se corrompre indirectement puisque nous avons dit que sa raison d'être est de faire exister le composé. Ce n'est toutefois pas le cas de l'âme humaine qui possède sur les formes inférieures l'avantage de ne pas dépendre de la matière ou même du composé quant à son existence propre. En d'autres termes, l'âme humaine communique non seulement l'existence au composé, mais elle la possède par elle-même, comme un trésor qui lui a été confié de manière inaliénable (ce qui a été montré plus haut) En ce qui concerne les opérations de l'intelligence et de la volonté. Etant spirituelle, elle est « intrinsèquement indépendante du corps dans son existence »[31]. Elle n'est donc pas corruptible indirectement.
Ainsi l'âme n'est pas corruptible, elle est immortelle.