L'euthanasie en question ? Ou : La mort au début du XXIe siècle : vers un néo-nazisme ?
Article du Savoir et Servir "Une Vie après la vie"

Introduction

seringue

Les progrès les plus spectaculaires ont été faits dans les sciences au cours de ce siècle, accompagnés par une déchristianisation progressive de la société. Ces changements ont nécessairement eu un grand retentissement sur le comportement des hommes en modifiant leur façon de réfléchir sur certaines questions. Nous aimerions particulièrement nous pencher sur l'approche contemporaine de la mort, pensant avec Maurice Druon que « les civilisations se signalent et se reconnaissent à la manière dont elles traitent les morts et dont elles conçoivent la mort ».

Nous savons qu'au XXe siècle, la mort a changé de visage, aussi bien dans sa conception que dans sa manière d'être vécue, d'être accompagnée ou non. Autrefois, on mourait chez soi, entouré des siens jusqu'au plus petit, et la mort ne faisait pas peur; on savait qu'elle approchait et on s'y préparait. Actuellement, 80% des Français meurent à l'hôpital, c'est assez dire. Mais comment meurent-ils ? On parle de plus en plus d'euthanasie, d'acharnement thérapeutique. Que faut-il donc entendre par ces termes et qu'en est-il exactement de ces pratiques ?

Principes et définitions

Commençons par un bref rappel de ce que sont la vie et la mort. Pour approfondir, se reporter à l'article Réfléchissons un peu... Cette étude est très importante pour aborder la question de l'euthanasie, car il est nécessaire que nous sachions avec certitude si la vie est sacrée pour établir s'il est licite ou non, dans certains cas, de l'enlever à un homme.

  1. La vie.
  2. Le Petit Larousse donne la définition suivante: « Résultat du jeu des organes concourant au développement et à la conservation du sujet ». A la vie est donc associée une idée de mouvement continuel, lequel est donné par un principe de vie. C'est ce principe de vie, l'âme, qui permet le fonctionnement des organes. Tant qu'il y a fonctionnement d'un organe, le doute subsiste quant à la présence de l'âme. La vie peut donc aussi se définir comme l'union du corps et de l'âme.

    L'âme permet à l'homme d'exercer ses capacités physiques, mais aussi ses fonctions intellectuelles, spirituelles. Il faut donc en conclure que l'âme est d'ordre spirituel, c'est-à-dire qu'elle ne dépend pas du corps dans son existence puisqu'elle est capable d'opérations indépendantes de la matière: le vouloir, la pensée...

  3. Comment cette âme est-elle infusée dans le corps ?
  4. Nous savons que les parents donnent à l'enfant son corps. Lui donnent-ils aussi son âme ? L'âme de l'enfant étant spirituelle, elle ne peut provenir de l'union charnelle des parents, le spirituel ne pouvant être tiré du matériel. Elle pourrait alors provenir de l'âme des parents... Cette hypothèse aussi doit être rejetée, toujours en raison de la spiritualité de l'âme.

    En effet, étant spirituelle, l'âme est nécessairement simple , c'est-à-dire qu'elle ne peut pas se diviser, puisque la quantité et l'étendue sont des propriétés matérielles; il est en effet impossible de diviser que ce qui se présente en quantité (nombre) ou en étendue (longueur, surface etc.). De plus, l'âme, esprit qui anime chacun, est individuelle puisqu'elle anime le corps de Pierre et pas celui de Paul. L'enfant conçu doit nécessairement avoir une âme propre qui n'est ni celle de son père, ni celle de sa mère, mais celle qui anime son corps à lui. L'âme doit par conséquent être donnée à l'enfant par un être qui peut donner la vie spirituelle. Ce n'est ni une transmission qui exige un support altéré par la chose transmise comme le feu qui passe d'arbre en arbre, ni une génération qui suppose une réaction chimique à partir de deux composés différents, ni une séparation comme le ver de terre coupé en deux peut se démultiplier. Seule la création peut expliquer l'esprit humain, création ou procréation par celui qui est donc la vie même, et qu'on appelle Dieu. II crée pour chaque corps une âme unique sans se diminuer ni rien s'enlever.

    Dieu étant créateur, Il est maître de toute chose; tous ceux qui ont reçu des dons de Lui ne sont que des gérants, des « usufruitiers » de ces biens. La créature faute, c'est-à-dire déroge à l'ordre ainsi constitué, en utilisant un bien pour une fin autre que celle pour laquelle Dieu l'a créé. Mais, l'ordre de la vie humaine est un domaine que Dieu se réserve à Lui seul; nous n'en sommes pas maîtres. « C'est moi qui fait mourir et qui fais vivre » (Deutéronome, 32, 39). Ce serait commettre une injustice envers Dieu que de nous considérer comme maîtres de notre vie (a fortiori de celle des autres [1]).

  5. La mort
  6. Suivant ce que nous avons conclu de la vie, la mort est la séparation de l'âme et du corps. Nous voyons donc que la mort n'est pas un phénomène mesurable : on ne voit pas l'âme « s'envoler » (!) Lorsqu'elle abandonne le corps. En revanche, les conséquences de cette séparation (arrêt de fonctionnement des organes, dégradation du corps) sont observables. Il appartient à la médecine de déterminer l'ensemble des critères objectifs qui permettent de savoir avec certitude si une personne est morte ou non.

    Face à la mort, deux réactions extrêmes sont observées actuellement : lutte jusqu'à l'absurde ou lâcheté: acharnement thérapeutique ou euthanasie.

  7. L'acharnement thérapeutique.
  8. Il consiste en l'emploi de moyens extraordinaires et contraignants pour le patient incurable afin de repousser une mort imminente et inéluctable. L'acharnement thérapeutique exprime une aspiration à la négation de la mort, et donc une révolte, par le fait de la repousser au maximum. Cette dérive est née des progrès spectaculaires de la réanimation réalisés depuis un demi-siècle. Ils mettent souvent le médecin réanimateur dans l'embarras, car c'est lui qui décide d'interrompre ou de poursuivre son traitement. Sa vocation étant de lutter pour la vie, il préfère souvent jouer sa dernière chance contre la mort. Il peut aussi y avoir chez lui une volonté expérimentale, nécessaire dans une certaine mesure, mais légitime seulement si elle ne va pas contre l'intérêt du patient. Comme l'euthanasie, l'acharnement thérapeutique peut aussi être demandé par la famille quand elle ne peut se résoudre à la perte d'un être cher et préfère tenter l'extraordinaire pour se tranquilliser.

    Tout cela cause de grands problèmes d'ordre moral, car il peut se faire que l'on maintienne en vie des patients d'une façon tout à fait artificielle: stimulateur cardiaque, respiration artificielle. .. Patients qui seraient morts tranquillement si on les avait laissés en paix. Alors, question préoccupante: peut-on débrancher tous ces appareillages agressifs pour le patient ? Et d'abord, est-il bon, voire même obligatoire, d'employer tous ces moyens de survie ? A cette question, le pape Pie XII a répondu de façon claire et complète, dans son allocution du 24 novembre 1957, à un groupe de professeurs et de médecins réputés. Nous en résumons ici le contenu en trois points :

    • Tout homme est tenu d'employer les moyens ordinaires pour conserver la santé et la vie. C'est un devoir de charité.
    • D'autre part, tout homme peut employer des moyens extraordinaires pour arriver à cette fin, pourvu que cela ne le fasse pas manquer à des devoirs plus graves, comme par exemple celui de se préparer à la mort.
    • Mais nul n'est tenu, en conscience, à l'utilisation de ces moyens.

    A la question « peut-on débrancher »dans le cas où la réanimation se révèle inefficace, là encore le pape Pie XII est clair: « S'il apparaît que la tentative de réanimation constitue en réalité pour la famille une telle charge qu'on ne puisse pas en conscience la lui imposer; elle peut licitement insister pour que le médecin interrompe ses tentatives, et le médecin peut licitement lui obtempérer (...)L'interruption de tentatives de réanimation n'est jamais qu'indirectement cause de la cessation de la vie. »

    L'interruption d'une tentative de réanimation, quand il n'y a pas pour le malade d'espoir réel de guérison, est donc tout à fait licite car, contrairement à l'euthanasie, la mort du malade n'est pas directement voulue. Ni le médecin ni la famille n'en sont la cause. On laisse simplement la nature faire son oeuvre, tandis que par l'euthanasie, on la devance.

    Pour clore ce point, précisons deux choses :

    • L'appréciation du caractère extraordinaire des moyens utilisés dépend de nombreux facteurs: niveau de vie, lieu où se trouve le malade, aspects économiques et culturels...
    • Si la poursuite des thérapeuties est licite, elle ne l'est que dans le cas où elle est pratiquée à la demande du malade, ou de la famille s'il n'est pas en état d'exprimer sa volonté. Sans quoi ce sera acharnement thérapeutique. Cela condamne les acharnements faits soit dans un but expérimental sans égard à la personne du malade, comme nous l'avons dit, soit pour des motifs d'ordre politique ou économique. Trop de malades se retrouvent survivants contre leur gré, branchés de partout, coupés de leurs proches, dans un univers qui les agresse au lieu de les apaiser et de les préparer à leur mort; ce sont des cas inacceptables, inhumains. On leur vole leur mort, tout comme par l'euthanasie, mais de façon diamétralement opposée.

    Voyons maintenant plus précisément cette question de l'euthanasie.

  9. L' euthanasie
  10. En grec, euthanasie signifie bonne mort. L'apparition de ce terme en Occident remonte au XVIIe siècle avec Francis Bacon. Il introduit une idée nouvelle quant au devoir du médecin: le devoir de soulager et non plus seulement de soigner, ce qui comprend le devoir de procurer une mort douce, sans douleur. C'est au XXe siècle que procurer une mort douce signifie la donner volontairement pour soulager la douleur. Et on en arrive à de telles définitions: « L'euthanasie, c'est la faculté de donner la mort sans souffrance aux malades incurables, dont l'évolution de la maladie est fatale, et qui sont torturés par des douleurs physiques intolérables et persistantes, que les moyens thérapeutiques ne peuvent atténuer » (Pr. Derobert) .

    'un point de vue juridique, l'euthanasie est donc un homicide volontaire consenti s'il est demandé par le malade, ou un homicide volontaire fait par pitié, par compassion, par « amour », quand il est décidé par l'entourage.

    Avant d'aller plus avant, précisons pour la bonne compréhension de la suite qu'il y a euthanasie à proprement parler quand les trois facteurs suivants sont réunis :

    • souffrance extrême ;
    • mort inéluctable et proche ;
    • provocation volontaire de la mort pour abréger les souffrances.

    On ne peut parler d'euthanasie dans les deux cas suivants :

    • pour soulager la souffrance, on administre un antalgique dont l'effet secondaire est d'accélérer le processus de mort. Il n'y a pas euthanasie car la volonté première et l'agir du soignant sont de soulager pour une mort douce, et non de tuer pour soulager. Le médecin accomplit alors parfaitement son devoir.
    • Le second cas de figure est celui où est absent le critère de mort inéluctable et proche. C'est par exemple l'euthanasie dite postnatale: cela consiste à laisser sans soins vitaux un nouveau-né qui meurt inéluctablement de déshydratation j elle peut se pratiquer plus rapidement en administrant un biberon mortel. C'est le fameux infanticide de Liège ( 1962) , applaudi alors par les médecins et les foules : une femme avait administré à sa fille de 7 jours, née anormale physiquement, un biberon létal mortel. Il n'y a pas ici euthanasie mais bien assassinat. On tue un enfant ou un adulte simplement parce qu'on ne le juge pas normal, non véritablement humain, estimant que pour lui la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Quoi de plus subjectif, de plus despotique, et finalement de plus eugénique ? Dans notre société où le bonheur est conçu dans une perspective exclusivement matérialiste et s'identifie à la jeunesse, à la santé et à la beauté (voir les campagnes publicitaires, ou les magazines aux noms évocateurs comme Mens Health, 20 ans, Jeune et jolie... qui sont d'un matérialisme atterrant et réduisent l'être humain à un corps dominé par quelques passions primaires), on ne conçoit plus qu'un être privé de ces biens puisse être heureux.

    Cette notion d'euthanasie cernée, distinguons les termes souvent employés d'euthanasie passive et euthanasie active.

    L'euthanasie passive est l'arrêt ou l'abstention de traitement quand il y a des lésions irréversibles d'organes vitaux, que le mal continue à progresser et que le traitement, tout en ne favorisant pas la guérison, provoque des effets indésirables, inconfortables pour le patient. Dans ce cas, le terme d'euthanasie, tel que nous l'avons défini, est impropre; c'est plutôt un refus d'acharnement thérapeutique, la reconnaissance des limites de la médecine. On ne peut parler dans ce cas d'homicide, et le médecin ne manque pas à son devoir si, par ailleurs, il procure au patient tous les soins nécessaires à son confort: ce sont les soins palliatifs. Il faut tout de même veiller aux abus possibles dans ce domaine et qui peuvent rendre coupable le soignant: par exemple l'abandon d'une thérapeutique alors que les lésions sont curables dans une certaine mesure. Il y a alors euthanasie active. On est parfois surpris par les ressources de certains malades qui ressuscitent véritablement d'un état estimé incurable, simplement grâce à la persévérance raisonnable de leur médecin et à leurs propres forces. Ainsi, aux Pays-Bas, par souci d'économie, on ne traite pas les cancers du poumon inopérables, alors qu'on sait par ailleurs qu'avec certains traitements ces cancers peuvent procurer un sursis de vie de trois ans. De quel droit empêche-t-on ces patients de vivre quelques mois, quelques années de plus ? L'euthanasie active, quant à elle, consiste à provoquer délibérément la mort chez un patient agonisant. C'est le tuer avant son heure, soit parce qu'il le demande, soit parce que l'entourage le veut. Les proches invoquent des motifs de dignité, de pitié, mais, bien souvent, la cause en est que cette préfiguration de leur propre mort leur est insupportable, et on veut en finir vite pour vite oublier. Parfois aussi, cette demande cache la grande douleur de se trouver impuissant devant la douleur d'un être aimé. Dans l'article consacré aux soins palliatifs, nous verrons qu'il existe des moyens de traiter la souffrance pour la faire diminuer et même totalement disparaître.

    Que dire maintenant si la demande vient du malade lui-même ? Les médecins qui ont accompagné des mourants ont constaté que leur état psychologique pouvait varier au cours de leur maladie. A la détresse la plus grande, si les soignants ou la famille l'ont prise en compte, peut succéder une attitude d'acceptation de la mort d'autant plus grande qu'elle est vue dans une perspective chrétienne. La demande d'euthanasie est donc très rarement ferme et définitive: elle traduit bien plus une grande détresse (solitude, abandon par les proches, angoisse devant la mort, humiliation d'être à la charge des autres...), un appel au secours. Et lorsque tout a été fait pour venir en aide au malade, la demande d'euthanasie ne revient plus. Le Professeur Israël, un cancérologue qui a soigné nombre de grand malades, rapporte que, parmi le petit nombre de ceux qui lui ont demandé l'euthanasie, tous sauf un ne la demandèrent qu'une fois et y renoncèrent après qu'on eut pris la peine de comprendre leurs souffrances et de tenter d'y remédier (La vie jusqu'au bout, Plon). Un seul réitéra sa demande. Le Professeur lui refusa l'euthanasie, mais lui fournit de quoi se suicider, ce qu'il regretta plus tard; le malade renonça à mettre son projet à exécution. Aller dans le sens du malade lorsqu'il veut mourir est donc criminel, car on sait qu'il existe d'autres moyens de lui venir en aide. Notons au passage le caractère dérisoire des « demandes de mort digne », que certains rédigent lorsqu'ils sont en bonne santé, demandant par là à être euthanasies si, comme ils le disent, « leur vie ne vaut plus la peine d'être vécue ». Une chose est de vouloir l'euthanasie quand on est bien portant, une autre lorsque l'on est face à la mort. Là encore, le Professeur Israël rapporte beaucoup de cas de chauds partisans de l'euthanasie quand ils étaient en bonne santé, qui, sur leur lit de mort, savourent leurs derniers instants et rejettent toute pensée de suicide. Il est donc impossible de s'appuyer sur un tel document pour affirmer qu'un agonisant désire être euthanasié.

    Cette euthanasie active peut être pratiquée de façon plus ou moins rapide: de l'injection de potassium - qui tue sur le champ - à la restriction hydrique progressive (en ne fournissant plus l'eau nécessaire) qui tue le malade à petit feu, entraînant une septicémie qu'on ne traitera pas et qui provoquera une mort dite naturelle. Sous toutes ses formes, l'euthanasie active est donc toujours un meurtre de par la volonté première de provoquer la mort. L'article 20 du code de déontologie médicale de 1979 précisait :

    « Le médecin doit s'efforcer d'apaiser les souffrances de ses malades. Il n'a pas le droit d'en provoquer délibérément la mort. »

    Dans le nouveau Code de 1995, cet article a été remplacé par les articles 37 et 38 que nous citons : article 37 : « En toutes circonstances, le médecin doit s'efforcer de soulager les souffrances de son malade, l'assister moralement et éviter toute obstination déraisonnable dans les investigations ou la thérapeutique » ; article 38 : « Le médecin doit accompagner le mourant jusqu'à ses derniers moments, assurer par des soins et mesures appropriés la qualité d'une vie qui prend fin, sauvegarder la dignité du malade et réconforter son entourage. Il n'a pas le droit d'en provoquer délibérément la mort ».

    La désapprobation, dans l'article 37, de l' obstination thérapeutique peut surprendre puisque nous avons vu qu'elle n'est pas nécessairement condamnable... Le Professeur Israël, dans son livre La vie jusqu'au bout, nous éclaire. Il nous dit en effet que ce terme d'obstination thérapeutique a été choisi par un ancien président de l'Ordre des médecins pour écarter celui d'acharnement thérapeutique[2]. Ce choix ne peut donc être que volontaire et signe vraisemblablement un parti pris pour une application très large de l'euthanasie passive. Cette hypothèse est d'ailleurs confirmée par les valeurs de dignité et de qualité de vie ajoutées dans l'article 38, notions suffisamment larges et subjectives pour laisser la porte ouverte à tous les abus. Ces termes, dont les partisans de l'euthanasie active usent et abusent à dessein sans jamais les définir, ne devraient jamais être maniés qu'avec précaution. Pour nous, catholiques, ils ont un sens précis: est remplie de dignité et de qualité une vie vécue conformément à la volonté de Dieu dans la religion catholique. Les saints, même au milieu des pires tribulations ou affectés des plus grandes infirmités, nous Ont montré qu'une vie toute dédiée à l'amour de Dieu était la source d'un grand bonheur intime. Par conséquent, un tel libéralisme des textes ne peut que nous inquiéter, et l'on se demande avec crainte ce qu'il en est des pratiques. Nous nous limiterons, pour faire un rapide état des lieux, à trois pays dont la médecine nous servira de référence pour le monde, à savoir: les États-Unis, les Pays-Bas et la France. Nous dirons également un mot des pratiques nazies durant la période hitlérienne en Allemagne.

Les faits

Dons d'organes...

« La loi de la bioéthique de juillet 1994 adopte le principe du consentement présumé. Toute personne est considérée comme consentante au don d'éléments de son corps après sa mort, en vue de greffe, si elle n'a pas manifesté son opposition de son vivant. » (Etablissement français des Greffes, Information sur le don d'organes et de tissus en vue de greffe, 1988, p. 2). Cela signifie que tout citoyen est un donneur d'office de ses organes, sauf volonté contraire dûment signifiée. Cette conception pose une difficulté. En effet l'individu est naturellement au service du bien commun de la société, et ce jusqu'au détriment corporel s'il le faut, parce que la partie est pour le bien de la totalité. Ainsi, comme la main s'expose pour protéger le visage, le particulier se sacrifie pour ses enfants, sa famille, son village, son pays, son Église, par exemple en partant à la guerre ou en croisade (saint Thomas, Somme Théologique IIa-IIae, q. 26, a. 3). Mais une greffe concerne le bien d'un malade, non le bien commun. En aucun cas le citoyen n'est tenu de subir un dommage personnel pour un autre particulier. Il peut y consentir mais encore doit-il en émettre expressément le désir car la nature dit tout le contraire. En effet : « l'homme prend soin de sa chair » écrit saint Paul (2 Cor., 5, 4). Et s'il veut la sacrifier pour un frère, il le fera par un acte de charité surnaturelle exigeant expressément un acte volontaire, un don parfait: « il n y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime » Jean, 13,15).

En un tel domaine la réquisition par l'État des organes de ses sujets est un abus de pouvoir manifeste.

L' Établissement français des Greffes s'en rend bien compte. Aussi utilise-t-il un slogan qui a pour but de parer à cette objection : « Donner un peu de soi, c'est plus qu'un acte de civisme, c' est un acte généreux ».

La générosité, ou libéralité, donne effectivement de ce qui est à soi, non par amour de miséricorde ou de bienfaisance, mais par simple modération du désir de posséder. " C'est pourquoi on donne non seulement aux amis mais à tout inconnu quand il le faut. » (Billuart, Summa Sancti Thomae, 1868, t. 4, p. 123). C'est exactement le principe exposé par l'Établissement des greffes: « gratuit et anonyme... c'est un acte de générosité et de solidarité ». Nous restons ici dans le domaine de la justice commutative, d'une simple mise à égalité des biens humains, d'un partage solidaire. Mais la générosité ne peut s'exercer qu'envers des choses extérieures à l'homme (argent, biens matériels...) et non des organes corporels. Le slogan est inapplicable au don des greffes... à moins de considérer que le corps est extérieur à nous-mêmes et finalement à la disposition de la société plutôt que de notre âme !

En réalité, le don d'organes procède de la charité, amour d'amitié, et en suit les règles: nous aimons autrui jusqu'à notre détriment corporel en vue d'un bien spirituel, tel par exemple le martyr donnant sa vie pour la conversion de ses bourreaux et l'affermissement des chrétiens dans la foi (Somme Théologique IIa Irae, q. 26, a. 5). II n'est pas question de la santé physique d'autrui procurée par les greffes, mais ce que le donneur doit viser en faisant don de ses organes pour prolonger la vie corporelle ou la rendre moins pénible au receveur, c'est que celui-ci l'emploie à développer les talents donnés par le Créateur grâce au temps supplémentaire accordé, à glorifier ainsi ici-bas un peu plus le Rédempteur qui a Lui-même donné son sang pour le salut. . . des âmes! « Vous avez été rachetés par un grand prix. Glorifiez et portez Dieu dans votre corps » (1 Cor, 6, 20).

Mais, dit l'objection ultime, il n'est pas question de porter atteinte à l'intégrité du corps vivant et le cadavre peut encore servir à prolonger une autre vie. N'est-ce pas beau ?

Peut-être, mais c'est oublier que le corps humain est à aimer d'un amour de charité (saint Thomas, IIa IIae, q. 25, a. 5) et que même après sa mort personne ne peut désirer son amputation, sa dissolution ou sa crémation, pour le plaisir, par hygiène ou de façon automatique par loi d'État. Il demeure l'alter ego de l'âme qui subsiste et viendra en reprendre possession effective à la fin des temps. Temple du Saint-esprit, il est revêtu de la dignité chrétienne qui empêche d'en disposer pour tout prélèvement indifférencié mais exige au contraire l'inhumation en terre sainte avec le plus grand respect. Avec la nouvelle politique des greffes d'organes, l'homme devient toujours plus la « chose de l'État » et ce jusqu'après sa mort! Qui a dit que le totalitarisme avait disparu ?



[1] On pourra nous objecter l'exécution du coupable, la guerre et la légitime défense. Nous répondrons seulement que les deux premiers cas ne constitue aucunement un droit de tuer pour les particuliers, mais l'intervention de l'autorité publique pour le bien commun, autorité qui ne s'exerce que par commission divine. Dans le cas de la légitime défense, on ne peut désirer directement tuer l'agresseur, mais seulement l'empêcher de nuire (Somme théologique, IIa IIae, q. 64, a. 7).
[2] Pourtant le terme acharnement correspond à l'exercice d'une grande violence physique. L'obstination est un exercice déraisonnable de la volonté, et paraît donc mieux convenir.
[3] Dr. Roland Florenrin, Action Familiale et Scolaire, Supplément au n° 118, Mourir au XX siècle.
 
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