L'Eglise et la guerre. L'Eglise a-t-elle approuvé la guerre ?
Article du Savoir et Servir 66.

Introduction

« Celui qui peut penser à la guerre et la peut supporter sans une grande douleur, celui-là a vraiment perdu le sens humain. » Cette citation de saint Augustin illustre assez bien quelle est l'attitude de l'Eglise face à la Guerre. Il est certain que l'Eglise abhorre la guerre, comme elle réprouve toute situation où le sang peut être versé.

Toutefois saint Augustin ajoute ailleurs : « Il faut subir la guerre mais vouloir la paix. » Il n'y a pas contradiction mais réalisme. L'évêque d'Hippone constate simplement l'existence des guerres : ces fléaux (les cavaliers de l'Apocalypse dans la pensée popolaire) ne seront malheureusement pas abolis d'un trait de plume. En conséquence, l'Eglise doit adopter à leur égard une attitude morale.

D'abord, l'Eglise n'est pas contre la guerre « car enfin, s'il était totalement interdit au chrétien de "frapper de l'épée", pourquoi le précurseur du Sauveur [saint Jean Baptiste] ordonnait-il « aux soldats de se contenter de leur solde » (Luc, 3, 14) au lieu de leur interdire toute opération militaire ? Or ce service est bel et bien permis à tous ceux qui du moins y sont établis par Dieu », dit saint Bernard.

Ensuite, le final de la citation du saint Évêque résume une bonne partie de la doctrine de l'Eglise sur la guerre : « [il faut] vooloir la paix ». Dans cette unique perspective, l'Eglise peut envisager le problème de la guerre.

Enfin, elle a recherché, dès les prémices de son existence, les causes réelles de la guerre : n'importe quel médecin avant d'agir s'efforce de diagnostiquer le mal de son patient. Puis, elle s'est efforcée d'apporter à la guerre des limitations par l'exercice de vertus comme la justice ou la prudence, permettant par là même d'empêcher le développement des conflits. Sa doctrine est d'autant plus estimable qu'elle a deux qualités :

  1. elle est fort ancienne (elle est assise sur les droits grec et romain),
  2. par son universalité, elle perdure à travers les époques et s'applique à tous les régimes politiques.

Cette oeuvre s'est étendue sur plusieurs siècles, oeuvre à laquelle tous les grands esprits chrétiens ont participé. Élaborée par les Pères de l'Eglise et mise en forme par saint Thomas [1] , elle définit plusieurs critères de licéité pour qu'une guerre soit juste, elle précise également quelle doit être l'attitude des gens de guerre dans les conflits, ainsi que les moyens qui peuvent être utilisés. Les Papes et les Conciles ont pu, dans une large mesure, faire application de ces principes dans les guerres et n'ont pas manqué de les rappeler dans leurs législations.

La doctrine de la guerre juste - les principes qui doivent mener toute guerre

  1. Les principes de l'Eglise empruntés au droit romain
  2. A Rome il est de coutume de distinguer :
    1. la guerre est-elle juste ? en ce sens qu'il s'agit de traiter de ses buts,
    2. quelle peut être l'action des gens de guerre ? ou encore, tout moyen n'est pas juste pour obtenir le but.
    3. Les Pères de l'Eglise donnent les premiers principes énoncés par l'Eglise sur la guerre.

      Saint Ambroise : « La force sans la justice est matière d'iniquité. Est pleine de justice la force qui, à la guerre, protège la patrie contre les barbares.»

      Dès le départ la doctrine des Pères de l'Eglise, avec saint Ambroise, vise à protéger la vertu de justice.

      Saint Augustin développe cette nécessité a contrario : « Que trouve-t-on à blâmer dans la guerre ? Est-ce le fait qu'on y tue des hommes qui doivent mourir un jour afin que les vainqueurs soient maîtres de vivre en paix ? Faire ce reproche à la guerre est le fait d'homme pusillanimes et non d'hommes religieux. Ce qu'on blâme dans la guerre c'est le désir de nuire, la cruauté de la vengeance, une âme inapaisée et implacable, la fureur des représailles, la passion de la domination et autres sentiments semblables.»

      La justice doit donc toujours être recherchée avant tout.

      Qu'est-elle, en fait, cette justice ? Les romains la définissaient comme étant l'art du bon et de l'équitable. Le catéchisme la développe tout en la clarifiant : « La Justice est la vertu par laquelle nous rendons à chacun ce qui lui est dû » (Catéchisme de St Pie X).

  3. Les conditions de licéité d'une guerre
  4. Ayant déterminé le but de toute guerre (sauvegarde de la justice), il est nécessaire de développer les conditions de licéité d'une guerre.

    Pour qu'une guerre soit juste, pour que l'entrée en guerre ne soit pas, dès l'abord, un péché, saint Thomas exige trois grandes conditions qui s'expriment, en résumé, dans trois formules :

    1. l'autorité du prince,
    2. la cause juste,
    3. l'intention droite.

    1. Première condition : l'autorité du prince
    2. La guerre est chose publique et ne peut relever que de l'autorité publique, qui seole peut prendre la responsabilité de la déclarer. Une « personne privée » ne saurait en avoir la compétence : à cette fin, saint Thomas oppose l'autorité du prince à la personne privée ;

      1. Le prince est le premier (du latin princeps) détenteur de l'autorité politique plénière et supérieure ; dans l'exercice de cette autorité, il ne dépend d'aucune autre autorité du même ordre. On traduit souvent ce caractère en disant que le prince est souverain.
      2. Si donc il n'appartient qu'à lui de déclarer la guerre, c'est parce qu'il préside à un corps politique indépendant et qu'il le fait en son nom, en vue du bien commun. Cette autorité apporte une légitimité à la déclaration de guerre. En effet le prince présidant au bien commun temporel de la Cité est mieux à même de juger des besoins de celle-ci que le simple citoyen.

      3. L'autorité du prince n'est pas arbitraire et sans limites. Elle est déterminée par sa fin, qui est le bien commun politique, essentiellement temporel, de la Cité. Elle est limitée aussi par sa source, Dieu.
      4. Le prince exerce une autorité, du latin auctoritas. Mais à Rome, dans son acception originelle, le sens d'auctoritas est beaucoup plus fort que celui d'autorité, car il s'agit d'une autorité qui a été confirmée par les dieux. Dans le droit chrétien, cet auctoritas montre que le pouvoir de celui qui en est muni vient de Jésus-Christ. Elle signifie que le prince qui détient l'auctoritas doit rendre des comptes à Dieu n'ayant pas de supérieur humain dans l'ordre de l'exercice de l'autorité politique.

        Ainsi :

        1. le prince aura toujours des comptes à rendre au moins à Dieu, source première de toute autorité
        2. le prince a des comptes à rendre au peuple même dont il a la charge de promouvoir le bien commun. Dans le serment du sacre que prêtaient les rois de France à Reims, le roi s'engageait auprès de Dieu à promouvoir le bien de ses sujets. Dans ses Mémoires, Louis XIV, encore imprégné de cette réalité, peut écrire que son devoir était de veiller au bien commun de ses peuples.

        Pour conclure sur le pouvoir public, il importe de bien comprendre que l'auctoritas du prince représente l'instance supérieure par rapport à laquelle tout ce qui lui est soumis reste personne privée.

        De cette première condition nous pouvons tirer une exigence primordiale :

        Celle-ci est que tout ce qui n'est pas Corps politique indépendant peut obtenir justice par d'autres moyens que la guerre, essentiellement par le recours à l'instance de l'autorité supérieure, par ces moyens justes et humains que sont les voies de droit : le prince est source de la justice, la force comme telle ne fait pas le droit. Elle est même injuste dans cette perspective. Pour l'Etat, en tout état de cause, la guerre ne peut être qu'un oltime recours. Elle ne pourra être légitimée, dans sa décision même et indépendamment des autres conditions qu'elle requiert, que s'il n'y a plus aucune voie efficace de droit : absence d'arbitrage d'une autre puissance, de l'Eglise, refus d'accord à l'amiable avec le belligérant... Sans cela elle est, dès l'abord, injuste.

        Cette conception a longtemps pénétré le droit de la guerre en Occident : tout soldat ne portant pas l'uniforme de son armée est, encore aujourd'hui, considéré comme un partisan, un outlaw, qui est immédiatement exécuté, car il n'est pas sous l'autorité de son prince.

    3. Deuxième condition : La cause juste
    4. La deuxième condition d'une guerre juste se tire de ce qui la motive objectivement : sa cause, qui devient l'objet de l'entrée en guerre, son but. Nous ne parlons ici que de la raison objective qui provoque la guerre et qui est invoquée pour la légitimer.

      1. La doctrine catholique s'oppose à deux conceptions extrêmes de la guerre.
      2. Une conception matérialiste de la guerre, un colte de la force, voit dans le conflit armé une sorte d'épreuve où l'on se remet à la chance des armes pour décider de celui qui doit l'employer : l'issue de la guerre fait pratiquement le droit, le « droit du vainqueur ».

        Dans l'Antiquité, les armées gréco-romaines annexaient les terres des vaincus et les réduisaient en esclavage, sans aucun scrupoles de conscience, les dieux ayant parlé. Pour bien marquer cette supériorité, elles imposaient leurs dieux dans le même temps aux nations conquises. Il n'est pas besoin de remonter bien loin pour voir une telle conception. Le National-Socialisme, en Allemagne avec Hitler, n'a pas eu d'autre but que d'imposer sa loi par la doctrine de la race mêlée au Pangermanisme.

        Une conception toute contraire, celle du pacifisme à outrance, prône la condamnation absolue et inconditionnée de toute violence, de tout recours à la force. La doctrine catholique s'y oppose, parce qu'elle tient qu'il y a des biens plus hauts que la vie humaine : la vérité, l'honneur, la justice, la religion, Dieu. Autant de fondements indispensables à l'ordre du monde.

        Aussi saint Paol disait-il du pouvoir politique, comme le rappelle saint Thomas : « Ce n'est pas sans raison, en effet, qu'il porte le glaive : il est un serviteur de Dieu pour châtier ceux qui font le mal et féliciter ceux qui font le bien » (Galates 5, 26).

        En pratique, le pacifisme montre également ses limites : en son nom, la France a désarmé entre les deux guerres alors que l'Allemagne, de son côté, réarmait à grande vitesse. Le résoltat fut « mai 40 » ! Au contraire, Saint Louis pourtant bien conscient du malheur engendré par les guerres, après avoir tenté de convaincre l'adversaire « malfaiteur », c'est-à-dire dans l'injustice, pris conseil que la « cause est tout à fait raisonnable » et avoir « assez attendu », se résout à la guerre. Il mènera les deux dernières croisades militaires de la Chrétienté.

      3. La théologie catholique de la guerre
        1. La force au service de la justice
        2. Selon la doctrine catholique, on ne recourt pas à la guerre pour savoir qui a raison comme dans l'antique conception des « ordalies » [2]. On a beau avoir remis la décision au « Dieu des batailles », si la guerre était injuste, la victoire et la prétendue paix qui la suit sont aussi iniques que l'était la guerre et elles portent le germe de guerres futures.

          Le Prince ne peut recourir à la guerre qu'en dernier lieu si tous les moyens ont été inutiles et si c'est à titre de justiciel, c'est-à-dire pour défendre la justice, pour son propre compte ou celui d'autrui, injustement agressé.

          La paix que l'on doit viser doit restaurer la justice envers Dieu, que l'on appelle aussi Religion. La croisade est aussi une guerre sacrée puisqu'elle a pour but non des biens matériels mais la sauvegarde des lieux saints en Palestine en même temps que les pèlerins : en 1096, la première croisade fut lancée afin, dans l'immédiat, de protéger les pèlerins qui se rendaient à Jérusalem. La ville étant passée sous contrôle de Turcs musolmans fanatiques, les pèlerins étaient souvent maltraités voire rançonnés. L'Eglise intervient en faveur de ceux-ci. La cause est juste et saint Bernard, pour la deuxième croisade, l'exprime bien en expliquant que la Cité Sainte, Jérusalem, est attaquée par les Musolmans.

          De même, la conquête des guerres de colonisation s'est faite en dehors des motifs temporels et pour des motifs hautement religieux. Que ce soit l'Espagne ou le Portugal, cette conquête fut justifiée de part et d'autre par deux motifs principaux :

          • une mission d'évangélisation, explicitement confirmée par la donation du Pape ; on considérait que les pays non civilisés étaient directement sous l'autorité du Pape ayant la juridiction universelle du Christ-Roi qu'il représente sur terre. Le Pape avait donc confié à ces deux pays la mission d'évangéliser ces terres lointaines
          • une mission de civilisation, les populations américaines se distinguant soit de par leur caractère arriéré, soit de par leur paganisme quasi inhumain.

          Certes, qu'ils fussent infidèles n'empêchait pas qu'ils fussent chez eux aussi légitimement que le roi d'Espagne chez lui. Car cela est du droit naturel. Il n'était donc pas juste, au premier sens du terme, qu'on vienne leur prendre leur or et qu'on les réduise en esclavage comme ce fut le cas abusivement en certains endroits. Mais un théologien comme Vitoria donne ici un éclairage utile : le but de la colonisation, qui en détermine les moyens et en trace les limites, ne peut être que le progrès général de populations non évoluées, non seulement pour leur bien, mais pour les amener au concert des nations civilisées à leur tour, en sauvegardant ce qui chez elles ne s'oppose pas à l'humanité. A ce point de vue, il est de soi normal qu'un groupe plus évolué devienne comme le tuteur, en même temps que le défenseur, d'un groupe moins avancé contre des convoitises toujours prêtes. Cela ne donne pas tous les droits : ni celui d'exterminer, ni celui de déposséder, ni celui d'exploiter, ni celui de brimer... La colonisation ne peut pas être l'éviction des populations indigènes que le nouvel occupant remplace purement et simplement ; soit qu'il les extermine, soit qu'il les réduise à des conditions qui entraînent peu à peu leur extinction. La colonisation ne peut pas être davantage une dépossession des habitants par rapport aux richesses de leur pays ; il est légitime d'ouvrir ces richesses à un usage plus commun, mais ce doit être selon les lois de la justice qui préside aux échanges et non par exploitation pure et simple de populations arriérées. Il ne peut y avoir qu'un but d'amitié et de justice entre les nations.

          Cependant, si l'autorité locale refuse cette oeuvre civilisatrice apportée par les étrangers, elle se comporte de manière tyrannique, c'est-à-dire injuste, à l'égard de ses propres ressortissants et il est légitime de lui faire la guerre. Hélas, il est possible que des abus se fassent à cette occasion. Le malheur des colonisations des Temps Modernes fut peut-être de se dérouler alors que l'Eglise avait perdu l'influence qui lui aurait permis de faire respecter les principes essentiels, mais il faut reconnaître que le sort des populations d'Amérique latine fut globalement bien meilleur après la colonisation, ce qui n'est pas le cas, et de loin, pour les colonies des Anglo-Saxons, libres de toute influence catholique.

          La paix que l'on doit viser est une paix internationale ; elle est une réalité positive, appartenant à un bien commun dont les exigences s'imposent à tous les peuples : c'est au nom et en vue de la justice que cette paix implique pour être véritable qu'on peut avoir à combattre l'injustice par les armes.

          Les croisades sont la parfaite illustration de ce point. Face à l'étau de l'Islam prenant l'Occident en pince entre l'Espagne et l'Asie Mineure, la réaction fut internationale pour imposer une paix internationale.

          Au contraire, le traité de Versailles de 1919, qui mit fin à la Première Guerre mondiale, fut incapable d'établir une paix durable. A la suite de ce traité où la justice fut bafouée à plus d'un titre, nous avons pu voir ces dernières années, notamment dans les Balkans, les résultats du redécoupage des territoires de l'Europe centrale. Les conséquences politiques de la paix de Bainville, dénonçaient, dès les années vingt, cette injustice porteuse de guerre à venir.

          Le but étant défini, il convient d'analyser les différents cas de guerres qui peuvent intervenir.

        3. Divers cas de guerre :
          • la guerre d'agression. Cette guerre est toujours injuste. Il ne faut pas la confondre avec la guerre offensive que nous verrons ci-après. L'exemple typique est l'agression de la Pologne par l'Allemagne hitlérienne en 1939. Fréderick II, roi de Prusse, paraît avoir été l'initiateur de ce type de guerre à l'époque moderne. Autant les autres rois avaient toujours une raison de mener une guerre, récupérer un territoire, venger une offense publique, faire droit à un héritage, autant le roi de Prusse inaugure au milieu du XVIIIe siècle la mode des agressions armées sans déclaration de guerre préalable : invasion de la Silésie en 1740, de la Saxe en 1756. Mode appelée à un bel avenir.
          • la guerre offensive. De soi, elle ne signifie pas autre chose que : prendre l'initiative des hostilités. C'est une attaque, ce n'est pas forcément une agression. La véritable initiative de guerre, c'est l'injustice qui l'appelle ; mais le déclenchement des hostilités est une réponse à cette injustice. En prendre alors l'initiative peut être parfaitement justifié.
            Cela est si peu contraire à la doctrine de l'Église, que le bienheureux Pie IX a condamné solennellement dans le Syllabus (8 décembre 1864), le fameux principe de « non-intervention » [3]. Cette intervention peut revêtir bien des formes ; elle commencera, bien entendu, par être diplomatique ; mais la guerre n'en est pas exclue, comme ultime recours.
          • la guerre défensive. Se défendre par les armes, n'est-ce pas le cas typique d'une guerre sûrement juste ? On le dit assez communément ; mais ce n'est vrai qu'à la condition de préciser : défense contre un injuste agresseur.
          • La guerre n'étant en toute hypothèse légitime que pour combattre l'injustice et rétablir un droit lésé, elle ne peut jamais être juste des deux côtés à la fois.

            Elle peut être injuste des deux côtés. Mais si elle est juste du côté de celui qui attaque, elle ne le sera pas du côté de celui qui se défend et riposte. Il n'y a qu'une réponse juste à une guerre offensive juste : donner les satisfactions de droit dont le déni a motivé les hostilités, réparer l'injustice sans y ajouter celle de la guerre. Mais alors il arrive trop souvent que celui qui a fait les frais d'entrer en guerre, même pour une cause juste, soit fort tenté d'aller plus loin et d'en profiter pour des fins ultérieures, ne serait-ce que pour affaiblir assez longtemps un rival inquiétant. Dans ce cas, la justice change de camp, ou l'injustice s'étend aux deux : la guerre est chose délicate à mener.

          • la « guerre préventive ». On entend par là une guerre destinée soit à prévenir l'injustice, soit à couper court à la menace d'une guerre qui, plus tard, sera plus chanceuse. Cette guerre préventive est assurément injuste : on ne punit pas une injustice avant qu'elle soit commise. On ne prévient pas la guerre en la déclarant, car ce ne serait pas encore l'ultime recours : il reste des voies de droit, en tout cas peut-être le temps d'en trouver.
          • Cependant là encore il faut bien préciser : s'il s'agit de prévenir l'agression que l'ennemi est en train de préparer à notre encontre, peut-on alors brusquer les choses pour entraver cette préparation ? C'est une loi générale de la légitime défense qu'elle ne peut se faire que contre une agression actuelle. Dans la légitime défense le simple fait d'avoir été verbalement menacé ne justifie pas qu'on prenne les devants d'une éventuelle agression en supprimant notre adversaire. Le cas sera différent si notre adversaire se présente une arme à la main.

            Il en est de même pour la menace de guerre ; tout ce qui peut faire réfléchir l'adversaire virtuel sera licite : armements, alliances... ; la guerre proprement dite ne le sera qu'en ultime recours. L'adage de César « si tu veux la paix prépare la guerre » (si vis pacem para bellum) est catholique s'il s'agit de justifier une préparation militaire ou diplomatique d'alliances, mais non comme certains le pensent et l'estiment, qu'il vaut mieux attaquer le premier pour assurer de meilleures chances de victoire : ce serait alors une guerre d'agression.

        4. La cause juste doit être proportionnée
        5. Une cause ne justifie tout à fait une action que si le bien qu'elle représente est proportionné aux maux que par ailleurs cette action entraînera : c'est ce qu'on appelle la loi universelle du volontaire in causa.

          Déchaîner une guerre qui a toutes les chances de devenir mondiale est infiniment plus grave que faire, comme « au bon vieux temps », une expédition de printemps ou d'été dans une province ennemie.

          Déchaîner une guerre où l'on prévoit que seront employés des armements certainement illicites, parce qu'ils sont proprement exterminateurs de populations entières, est autre chose que d'envoyer quelques compagnies de mercenaires armés de piques et de flèches.

          Voilà qui pose un dilemme gravissime aux dirigeants du troisième millénaire : que faire face aux prétentions d'un prince capable d'anéantir la moitié du globe ? lui résister ? Et c'est l'Apocalypse. Plier devant ses prétentions ? Et c'est le triomphe, peut-être durable, de l'injustice. Cas d'école dirons-nous. Justement, il semble bien que la prophétie de saint Jean et de Notre-Seigneur avec « ses guerres et bruits de guerre » aux derniers temps, fasse référence à de telles difficultés. Quoi qu'il advienne, le droit ne peut être bafoué par la violence injuste.

      4. Troisième condition : l'intention droite
      5. Il reste une troisième condition : que celui qui mène une juste guerre :
        • d'une part, ne dépasse pas comme but précis cette cause juste, sinon encore dans le sens de la justice, et ne lui adjoigne pas, soit au début soit par la suite, des buts nouveaux, inavoués, qui ne sont plus justes. Ainsi il se peut qu'une guerre qui fut juste au départ se transforme en guerre injuste par la recherche de buts inavouables (la destruction d'un rival, des annexions injustifiées...). La véritable fin de celui qui fait la guerre ne peut être que l'établissement d'une paix juste.
        • d'autre part, ne s'alimente pas à des sentiments et à des attitudes, de soi mauvais (haine, envie, etc.) qu'on ne doit jamais avoir pour d'autres hommes (principe de modération). Sur le second point, il pourrait arriver qu'une guerre, malgré un motif juste et sans que l'intention dépasse les exigences de ce motif, soit rendue peccamineuse au titre des sentiments qui l'animent ; cela ne suffit pas à la rendre proprement injuste, mais elle est néanmoins viciée en son animation.
        • On doit haïr l'injustice, mais non les hommes. Benoît XV disait en 1920 (Pacem Dei) : « Le précepte évangélique d'amour entre les hommes est entièrement valable pour les États et les peuples.»
        • A ces principes généraux élaborés par l'Eglise, peuvent être ajoutés des principes touchant à la participation des hommes à la guerre, et aux moyens employés durant les conflits.

L'attitude des gens de guerre et les moyens employés dans les conflits

  1. La participation des hommes à la guerre
  2. L'Eglise s'est également intéressée à l'attitude des gens de guerre tant au niveau de l'obéissance due aux supérieurs qu'à celui de leur attitude personnelle lors des combats.

    1. La désobéissance à l'autorité légitime peut-elle se justifier ?
    2. La participation à la guerre est un acte humain ; la réponse non à une impulsion, mais à un devoir qui se présente à la conscience. Cette question posée à la conscience personnelle peut-elle appeler une « objection » qui aboutirait à un refus ? Peut-il y avoir une objection de conscience ?

      1. L'objection de conscience sous sa forme absolue
      2. L'autorité que détient le prince requiert une obéissance des sujets. Ceci est la règle qu'il faut respecter en tout. L'« objection de conscience » s'exprimant comme un refus pur et simple de recourir aux armes quel que soit le motif, n'est pas admissible car elle refuse par principe l'obéissance à l'autorité. Elle ne peut donc être acceptée par un catholique pour qui l'autorité au service de la justice doit être sauvegardée et promue. Les difficultés peuvent se trouver au niveau de l'application du fait de raisons psychologiques mais en pure doctrine la réponse est nécessairement celle de l'irrecevabilité d'une telle position.

      3. L'objection de conscience par rapport à une certaine guerre
      4. Toute obéissance a des limites. Car celle-ci est une vertu d'hommes libres, qui ne se déterminent ni par l'impulsion, ni par l'entraînement collectif, ni même par « l'influence » du « chef », mais par acceptation pleinement humaine d'un ordre légitime.

        Cela est si vrai que s'il obéit à un ordre intrinsèquement mauvais cet ordre ne justifie pas son obéissance.

        A partir de là il faut distinguer entre les principes et l'application pratique sur le terrain :

        • au plan des principes, il est très facile de se décider : si l'injustice de la guerre est patente et indiscutable, il est sûr qu'en conscience on n'a pas le droit d'y participer.
        • Ce serait complicité à un acte mauvais et non plus un acte d'obéissance.

        • au plan des applications concrètes, il est au contraire extrêmement plus complexe. On peut concevoir des cas assez faciles mais qui, aujourd'hui, sont chimériques. Nous ne sommes plus dans une Cité de la taille d'Athènes au Ve avant J-C et tous les citoyens ne participent pas à la décision de faire la guerre ou non. La majorité ne faisant pas loi, une guerre ne devient pas juste parce que 51 % des citoyens en ont décidé ainsi, il y a des principes supérieurs qui doivent être respectés.
        • L'ampleur des entités politiques actuelles, la complexité de leurs rouages, le secret des diplomaties, la mainmise du gouvernement sur les moyens d'information et de propagande, enlèvent pratiquement à l'objection de conscience, au plan des particuliers, la condition morale essentielle de sa réalisation : la connaissance exacte et, par suite, la possibilité d'appréciation des motifs réels et profonds d'une guerre.

          Or, s'il est vrai qu'on n'a pas le droit d'obéir à un ordre injuste, il est également vrai, qu'il ne suffit jamais d'une présomption même forte pour s'y soustraire à l'autorité légitime. On n'obéit pas à un supérieur légitime parce qu'on voit qu'il a raison. On obéit à un supérieur parce qu'il a une autorité légitime. Un ordre intrinsèquement mauvais est un cas limite, qui ne se présume pas mais doit se prouver.

          A cette raison on peut en ajouter une seconde propre à nos guerres modernes. Les motifs de ces guerres sont bien souvent mélangés et il arrive fréquemment qu'il y aura de part et d'autre, bien des raisons différentes, plus ou moins justes ou injustes et la possibilité qu'en cours d'hostilités la justice change de camp. Désormais, chaque partie déclarera toujours qu'elle n'en veut pas au peuple ou à la nation comme telle, mais seulement au gouvernement de brigands, assoiffé de sang, qui le trahit et le conduit à l'abîme...

          Ne connaissant pas les motifs de son propre pays il est clair qu'on ne peut que méconnaître ceux de l'adversaire.

          La possible désobéissance ne peut être le fait que de personnes qui en raison de leur place dans l'organisation politique ou militaire sont à même de pouvoir juger des motifs réels de la guerre. Ainsi des attentats contre Hitler, tous perpétrés par de hauts responsables de la hiérarchie civile ou militaire allemande en vue de stopper la deuxième guerre.

          Mais en aucun cas un simple sujet de droit pourrait connaître toutes les données du problème et justifier par là une désobéissance à l'autorité légitime... sauf s'il était inspiré du Ciel !

          Il ne suffit donc pas de dire qu'une guerre « sent le pétrole » ou qu'elle est faite au profit des « marchands de canons » ou des spéculateurs en bourse, pour justifier l'objection de conscience à ce second plan. D'ailleurs, une fois la guerre déclarée, comment ne pas défendre son pays, sa famille, son territoire ? A l'immense majorité de la nation il ne reste plus qu'à jouer le rôle de la piétaille. Ecrasante responsabilité des grands de ce monde, Hitler, Staline ou... Daladier ! Ce que Saint Louis dénonçait en son temps comme le malheur des « pauvres gens ».

      5. L'objection de conscience sur les moyens de guerre
      6. Ce sont des moyens ou actes particuliers de guerre qui peuvent être demandés à un combattant : par exemple participer à un raid de terreur sur un objectif purement civil, fusiller un otage non convaincu de crime de guerre... Il est évident qu'on ne pourrait pas y consentir.

        Un exemple peut illustrer cette idée. L'attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941, qui a jeté les États-Unis dans la dernière guerre, était connu, semble-t-il, par Roosevelt qui la laissa se dérouler pour obtenir l'entrée en guerre des U.S.A. Cette manoeuvre est en elle-même injustifiable au point de vue de l'honnêteté, c'est une tromperie machiavélique vis-à-vis de son propre peuple. Mais n'était-t-elle pas nécessaire pour créer un choc bénéfique aux intérêts des Etats-Unis, à la longue menacés par un triomphe complet de l'Axe? De plus, n'était-il pas de leur devoir humain d'intervenir ? Qu'ils y aient mêlé des buts de guerre plus secrets, servant beaucoup plus leur profit ou leur puissance, c'est une autre question ; qu'ils aient eu néanmoins le devoir d'intervenir efficacement, il est difficile de pouvoir le nier. Il n'empêche, le moyen d'obtenir le vote du Congrès américain favorable à la guerre fut de sacrifier ses propres soldats démobilisés. De même, Churchill laissa les allemands détruire Coventry, faisant une dizaine de milliers de morts civils, afin de conserver secret la connaissance du système de transmissions allemands qu'il possédait. A chaque fois, pour une fin bonne, un moyen mauvais est utilisé ; tout au moins un péché par omission...

        Saint Louis s'oppose à cette conception qui contraint l'adversaire « en prenant ses possessions, ses villes ou ses châteaux par force de siège » et non en ravageant sa terre.

    3. Les personnes qui font la guerre
    4. Deux modes furent les plus employés sous tous les régimes : le volontariat et la conscription.

      A Rome, ce fut d'abord le volontariat avant que les diverses crises de l'empire n'encouragent les autorités à développer la conscription. Chez les barbares, on répond simplement à l'appel du chef. Pour l'Eglise, le soldat professionnel a la préférence : dans une société d'ordres sociaux, il est souhaitable que la guerre soit le fait des gens de guerre. Elle favorisa, à cet effet, un corps remarquable, la chevalerie. La levée des sujets par la convocation du ban et de l'arrière-ban, ne fut cependant pas abandonnée avant Louis XIV, pour des raison d'efficacité militaire cette fois-ci.

      1. La réforme de la chevalerie
      2. Il ne s'agit pas d'une création de l'Eglise. L'origine de la chevalerie se trouve chez les Germains avec la remise des armes aux jeunes hommes au sortir de l'adolescence et parfois avant.

        Il faut distinguer la chevalerie de la féodalité. Il est certes vrai que nombre de seigneurs et vassaux furent des chevaliers mais on connut des vassaux qui demeurèrent damoiseaux toute leur vie. On a également vu a contrario des petites gens à qui fut conférée la chevalerie sans pour autant détenir un fief de seigneur. La chevalerie n'a donc rien à voir avec une quelconque charge politique. Cette confusion ne peut se trouver que chez ceux qui considèrent la chevalerie comme une institution. En fait, elle est surtout un idéal.

        L'Eglise a voulu sublimer cet idéal en lui donnant des fondements chrétiens. Elle en a fait la forme chrétienne de la condition militaire. Le chevalier n'est pas apparu un beau matin comme dans les romans de Chrétien de Troyes : l'Eglise l'a façonné en s'efforçant de christianiser le grossier baron féodal. Il suffit de se replonger dans les chansons de geste les plus anciennes (antérieures au Xe siècle) pour s'apercevoir que la plupart des personnages peuvent être de bons guerriers mais sont loin d'être de bons chrétiens : au point de départ, se trouve une véritable sauvagerie.

        Le code de la chevalerie n'a jamais été formulé nettement. On peut cependant le résumer en dix articles. Ces articles montrent ce que devait être et ce que s'efforcèrent d'être les chevaliers au XIe et XIIe siècles :

        • Tu croiras à tout ce qu'enseigne l'Église, et observeras tous ses commandements.
        • Tu protégeras l'Église.
        • Tu auras le respect de toutes les faiblesses, et t'en constitueras le défenseur.
        • Tu aimeras le pays où tu es né.
        • Tu ne reculeras pas devant l'ennemi.
        • Tu feras aux Infidèles une guerre sans trêve et sans merci.
        • Tu t'acquitteras exactement de tes devoirs féodaux, s'ils ne sont pas contraires à la loi de Dieu.
        • Tu ne mentiras point, et seras fidèle à la parole donnée.
        • Tu seras libéral, et feras largesse à tous.
        • Tu seras, partout et toujours, le champion du Droit et du Bien contre l'Injustice et le Mal.

        A la lecture de ces articles il est très évident que l'Eglise a été la grande réformatrice de l'état du guerrier en y imposant sa loi évangélique : la Foi chrétienne est obligatoire à tout homme pour devenir chevalier, les commandements du décalogue se mêlent aux béatitudes, et enfin le dernier article justifie la position de l'Eglise face à la guerre qu'elle abhorre et qu'elle limite, ne tolérant que les guerres justes. Ici le chevalier n'est digne d'être appelé ainsi, que s'il est le champion du droit et du bien contre l'injustice et le mal. C'est donc la recherche et la défense de la justice qui doit l'occuper sa vie durant. Ne pouvant empêcher la guerre, l'Eglise a christianisé le soldat.

      3. Des catégories sociales inaptes à la guerre
      4. Quant aux clercs, conciles et synodes ont toujours condamné leur participation active à la guerre. Saint Thomas l'explique par le fait que les clercs sont consacrés à un emploi supérieur et, à ce sujet, il rappelle deux grandes dispositions : l'interdiction du commerce et l'interdiction de porter les armes. En régime de chrétienté, quand la convenance spirituelle qui les justifie est largement perçue par l'esprit public, cela ne soulève aucune difficulté. On retrouve ici la distinction des trois ordres de la société médiévale chrétienne (les « orants » ou ceux qui prient ; les « pugnants » ou ceux qui combattent ; et les « laborants » ou ceux qui travaillent).

        Les clercs ne doivent pas donner la mort ni s'enrichirent, mais imiter le sacrifice de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ils doivent cependant suivre les armées et encourager si nécessaire au combat : ils ne sont donc pas des « planqués » pour autant !

        De nos jours la chrétienté n'existant plus en fait (même si on le regrette), ni sous sa forme médiévale, ni sous une forme renouvelée, l'Église ne maintient plus intégralement sa discipline, au moins en son application. L'exemption des charges militaires (celles qui sont imposées sont forcément temporaires) serait mal comprise et alimenterait l'anticléricalisme. Cette évolution de l'esprit public, traduite dans la législation civile comme en France où le service militaire est imposé aux clercs en 1890, est l'unique raison pour laquelle l'Église le tolère ainsi que leur participation à la guerre dans des unités combattantes. Néanmoins, leur attitude doit être à la fois de garder l'esprit que traduisait cette discipline et d'éviter tout ce qui paraîtrait les mettre en situation temporellement privilégiée.

        Quant à la création d'ordres de moines chevaliers, chevaliers teutoniques, templiers, Ordre du Christ au Portugal, saint Bernard nous donne en cette matière une justification. Les clercs se doivent au service de Dieu. Or, les moines chevaliers, lorsqu'ils combattent, ne le font pas en principe pour acquérir des biens matériels mais, bien au contraire, pour le service de Dieu, protection des lieux saints, ou des établissements chrétiens sur les marches de l'Est... On ne se trompe pas et ils respectent donc leur vocation de clercs qui est le service de Dieu. Là encore, il faut reconnaître qu'une telle position serait incomprise aujourd'hui.

  3. Les moyens militaires d'une guerre juste
    1. Principe fondamental
    2. Selon une conception assez répandue, la guerre serait, dans la vie des hommes et des peuples, une sorte de parenthèse pendant laquelle, en vertu d'on ne sait quelle dispense ou nécessité, seraient permis des actes qui sont défendus en temps ordinaire. Cette conception est erronée, car la guerre n'est nullement une dispense du précepte naturel et divin : « tu ne tueras pas ». Or, c'est bien dans la ligne de ce précepte et de sa dérogation, la peine de mort, qu'il faut comprendre la guerre.

      La peine de mort peut parfois être justifiée, mais uniquement par exception dans des cas particuliers bien définis, pour sauvegarder un grand bien, par exemple la paix sociale, en éliminant un élément de grave désordre. Elle peut aussi servir à la peine juste d'un coupable : Jacques Fesch, assassin d'un policier en France dans les années cinquante, se converti à la foi catholique dans sa prison. Bien qu'il ne soit plus un citoyen dangereux, il n'en réclame pas moins la peine de mort pour compenser par cette expiation le mal fait. D'ailleurs, il s'agit d'une donnée de justice naturelle que tout Etat applique par les amendes. Depuis sa cellule, il écrira au président pour que ce dernier refuse sa grâce et simultanément, il fera une neuvaine à Dieu dans ce sens et sera exaucé !

      De même, celui qui mène une guerre juste agit en justicier ; il n'est nullement dispensé de l'interdiction de tuer des « innocents ». Il faut donc faire la distinction capitale entre les nocentes (ceux qui nuisent) et les innocentes (ceux qui ne nuisent pas). Par rapport à la peine de mort, cette distinction est celle du criminel dûment convaincu et de l'innocent ; elle a dans ce cas un sens strictement individuel, personnel, le crime étant objectivement une atteinte au bien commun et subjectivement imputable à cette personne (non incapable).

      Bien évidemment, celui qui mène une guerre injuste n'est excusé de rien du tout.

    3. Application : combattants et non-combattants
    4. La guerre ne se fait pas d'individu à individu ou de cité à individus, elle est faite de cité à cité, elle est une action publique, l'autorité la décide : le prince en a directement la responsabilité et, si elle est injuste, la culpabilité ; mais il la décide et la mène au nom de tout le groupe, il engage la collectivité.

      Seront nocentes à ce plan, tous ceux qui sont actuellement utilisés dans cette action collective poursuivant un but injuste de guerre. Attention, il ne s'agit pas de « responsabilité collective », au sens justement critiqué, de l'imputation aux personnes d'un crime dit global. Ce n'est pas comme individus que les soldats ennemis sont coupables. Ils sont nocentes parce que la cité qu'ils servent est dans un cas de guerre injuste, et les fait agir collectivement pour l'injustice. Le droit et le devoir du « justicier » n'est pas de les punir comme individus, il est d'empêcher le triomphe de cette injustice ou son maintien, d'en châtier la cité coupable, et pour cela de briser cette force armée, par le seul moyen possible, les armes.

      Mais dès qu'ils sont désarmés (blessés ou prisonniers), les soldats ennemis se trouvent par le fait même soustraits à l'actuelle utilisation qu'en faisait un pouvoir injuste. Ainsi sont-ils devenus innocentes. La guerre selon saint Thomas exige que ceux-ci soient épargnés : il ne doit pas y avoir « d'acharnements guerriers » pourrait-on dire.

      Cette distinction trouve une application encore plus immédiate et plus patente entre ces deux parties de toute cité en guerre : les combattants et les non-combattants. Ne sont actuellement nocentes que les combattants (tous ceux qui participent aux hostilités ou travaillent directement à assurer la force militaire – armements –). Tout ce qui est non-combattant (service de santé, populations civiles) est, au regard de la guerre, innocens et couvert par le précepte naturel et divin : « Tu ne tueras pas ».

      Au Xe siècle, la « paix de Dieu » protégeait certaines catégories de la population, car « celui qui tue un chrétien répand le sang du Christ ». Le concile de Toulouges, en 1041, protège les religieux et les paysans. De même, il est défendu de blesser, tuer et capturer un homme sans défense.

      Ce principe a, en fait, des répercutions sur les moyens militaires à utiliser.

    5. Des armes conventionnelles ?
    6. Il y a des moyens qui restent illicites, quelles que soient l'excellence et l'urgence de la fin à laquelle on les ordonne. Aucune circonstance ne peut autoriser un belligérant à manquer au droit naturel proprement dit. Un acte intrinsèquement mauvais n'est excusé par rien. Ce serait le cas des représailles contre des populations civiles, des rafles d'otages... tous « innocentes ».

      Quant aux moyens licites, comment cela s'exprime-t-il dans le détail ? rien de moins évident. Une fois de plus, l'Eglise a tenté d'humaniser les armes de guerre. Au concile de Latran II, en 1139, Elle défend l'emploi de l'arc et de l'arbalète, jugés trop meurtriers, dans tous les combats entre chrétiens. Voeu pieux ! L'idée n'en est pas perdue pour autant. Les conventions internationales s'en inspirent, telles que les conventions de Genève (1929) par exemple. Du moment qu'elles sont acceptées par les deux belligérants, elles obligent en conscience. S'ils se sont engagés à ne pas utiliser certaines armes (gaz asphyxiants, balles dum-dum...), ils sont tenus par leur parole. Mais comme cela ne découle pas directement du droit naturel, si l'un des belligérants prend coupablement l'initiative de recourir à l'un de ces armements interdits, l'autre se trouve dégagé vis-à-vis de lui d'une obligation qui était, en somme, contractuelle, bilatérale. On sait ce que la deuxième guerre mondiale fit des conventions internationales : bombardement des villes, armes atomiques... Et si aujourd'hui les mines anti-personnelles sont officiellement rejetées par tous les gouvernements civilisés, qu'en sera-t-il en temps de guerre !?

      Il faut donc reconnaître que le développement et la puissance des armes modernes, disons depuis le canon du Bas Moyen Age, posent des cas de conscience délicats à celui qui voudrait mener une guerre juste : armes de destruction massive, elles engendrent inévitablement des « bavures » qui, à cause de leur fréquence, font de ces armes des instruments « contre-nature ». Il est certain que lorsque saint Thomas posaient les conditions de la guerre juste, il ne pouvait prendre en considération ses moyens. S'il les avait connus, aurait-il pu répondre affirmativement à la question « la guerre peut-elle être bonne ? ». La manière de poser le problème montre bien que, dans la pensée du Docteur Commun de l'Eglise, la guerre est naturellement mauvaise. Elle peut être bonne, mais encore faut-il y mettre le prix. Saint Louis par exemple, le modèle des princes, n'a-t-il pas restitué des conquêtes à son ennemi juré, Henri III d'Angleterre, en 1259, au traité de Paris : pour assurer l'amour entre nos enfants et ceux du roi d'Angleterre, qui sont cousins germains, justifia-t-il. La guerre serait-elle surnaturellement bonne ? A moins que l'on en soit réduit à conclure avec Rogers Devos, à chaque énumération d'un progrès technique militaire, et meurtrier : « Avec pareille arme, la guerre devient impossible ! »

    7. Des limites à la guerre
    8. L'Eglise est principalement cause des limitations des conflits sachant qu'une prohibition totale eut été utopique. Elle a usé de plusieurs mesures à cet effet.

      Pour les combattants, l'Eglise a prohibé les tournois et privé de la sépulture chrétienne ceux qui trouvaient la mort dans ces amusements sanglants. Elle a réprouvé ces joutes d'armes, non en tant qu'on pouvait les considérer comme un exercice physique préparatoire à la guerre, mais comme des jeux périlleux, dans lesquels des hommes s'exposaient à la mort, sans raison suffisante, et souvent uniquement pour la vaine gloire.

      Pour les civils, afin de réfréner les violences de cette féodalité qui gardait encore quelque chose de l'inhumanité des peuplades barbares, les conciles et les Papes, du XIe au XIIIe siècle, s'efforcèrent de limiter le droit de guerre en interdisant, sous les peines les plus graves, de guerroyer à certains jours de la semaine et à certaines époques de l'année. Leur intention était de faire jouir les peuples du bienfait de la paix, autant q ue l'état de la société le pouvait comporter. L'Eglise obtint la cessation des excès les plus contraires au droit des gens, et contribua puissamment à rendre la guerre moins atroce par la « trêve » ou la « paix de Dieu », à la fin du Xe siècle.

      Toute action militaire, attaque, spoliation, effusion de sang devait cesser depuis le mercredi soir au coucher du soleil, jusqu'au lundi matin, en souvenir et par respect des mystères sacrés de notre rédemption, accomplis en ces jours, jeudi avec l'institution de l'Eucharistie, vendredi par la Crucifixion, samedi la sépulture de Notre-Seigneur, dimanche avec sa résurrection , sans compter les jours de fêtes nécessairement chômés ainsi que les périodes de l'année liturgique, comme celle qui va de l'Avent à l'Epiphanie et celle qui comprend le Carême, du mercredi des Cendres jusqu'à l'octave de Pâques, huitième jour après Pâques. Cette législation montre le souci de l'Eglise afin d'empêcher la guerre en bien des cas et la promotion de la paix. Il ne reste que trois jours et deux nuits abandonnés aux fureurs de la guerre. Au concile de Narbonne, en 1054, la trêve s'étend à 285 jours. Ainsi de Jeanne d'Arc. Alors que le 8 mai 1429 les anglais se débandent, elle interdit aux siens de les poursuivre « pour l'amour et l'honneur du saint dimanche... mais si les Anglais les assaillaient, qu'ils se défendissent fort et hardiment et qu'ils n'eussent aucune peur, et qu'ils seraient les maîtres ».

      Certains lieux furent également désignés comme indemnes de violences de guerre, mais devant constituer en tout temps des asiles inviolables : églises, cimetières, monastères... Il est aussi interdit de réquisitionner les juments et leur poulain avant la fin des travaux, en octobre, des « chevaux publics » ou des matériaux pour fortifier les châteaux. On ne peut, non plus, exiger le gîte pour les hommes de guerre. L'Eglise protège le travail.

      Tout chrétien, depuis l'âge de douze ans, devait jurer de se soumettre à ces prescriptions sous peine d'anathème, et promettre de prendre les armes contre ceux qui ne les observeraient pas. « Guerre à la guerre » auraient pu proclamer les évêques de ces temps-là

      Si ces sages prescriptions ne firent pas disparaître complètement le fléau de la guerre, elles contribuèrent, du moins, à adoucir considérablement les moeurs publiques et à développer les sentiments de commisération entre des hommes qui ne cherchaient qu'à se nuire. Elles disparurent lorsque l'esprit public se retira peu à peu de la ferveur religieuse au XIVe, à l'interminable guerre de Cent Ans.

Conclusion

L'Eglise abhorre la guerre et se trouve forcée de la tolérer. L'Eglise ne tolère cependant que les guerres justes dont nous venons de voir quels en sont les principes. Ces principes ont de suite été appliqués à deux types de guerres où les questions spirituelles étaient fortement présentes. Il s'agit des guerres dites saintes comme la croisade, ainsi que la guerre menée par les pays qui découvrirent le nouveau monde aux XVe et XVIe siècles. Ces deux types de guerre montrent une mise en oeuvre des principes élaborés par l'Eglise. Mais cette dernière a également cherché, surtout au Moyen Age, à modérer les gens de guerre et surtout à réduire les guerres dans leur ensemble par des mesures précises.

L'Eglise, a développé une doctrine qui tient compte du fait de l'inévitable existence des guerres, du droit des nations, de la justice à pratiquer envers tous et surtout les vaincus, et de la miséricorde à développer chez les vainqueurs.

Au contraire, il est de coutume aujourd'hui de se prononcer pour la paix d'une manière si vague et sans référence à ces grands principes, que les guerres ont atteint le comble de l'atrocité. Ainsi, les programmes pour la paix des grandes organisations internationales n'ont pu, malgré les sommes colossales engagées, réduire les conflits à travers le monde : à la S.D.N. a succédé la plus meurtrière de toutes les guerres de l'histoire humaine avec les cinquante millions de morts, au moins, de 1939-1945 ; sous l'empire de l'O.N.U., autant de victimes sont à déplorer en un demi-siècle. En moins de cent ans, depuis les premières mitrailleuses Gatling aux U.S.A. en 1870, la course aux armements a développé des moyens de destruction atomique, chimique ou bactériologiques qui menacent d'annihilation la race humaine en sa totalité, si quelque homme politique déséquilibré déclenchait le processus irréversible d'agression.

L'Eglise, à la différence des « organisations internationales », a milité pour une paix réaliste, ayant toujours en vue ces principes qu'il ne fallait pas bafouer. Ainsi la définition de la paix ne s'entend pas seulement de la cessation des hostilités. Une bonne paix signifie que les partis ont voulu rechercher un traité qui préserve la vertu de justice. A cette fin, l'Eglise a pu tolérer certaines guerres qu'elle a qualifiées de guerres justes. Mais en agissant ainsi, elle n'a aucunement voulu promouvoir la guerre, laquelle n'en a guère besoin. Elle n'a pu que constater l'existence de la guerre et en a expliqué les causes majeures, dont la principale est le péché originel. Ainsi a-t-elle pu donner des justes limites à la guerre, pour définir les critères nécessaires à l'existence d'une juste guerre, et agir concrètement contre ses horreurs à travers des institutions, telle la Trêve de Dieu, et l'idéal du soldat chrétien.

 

Bibliographie :



[1] Saint Thomas aborde la question dans la Somme Théologique, IIa IIae, question 40 : la guerre.
[2] Ordalies : épreuves physiques destinées à vérifier la bonne foi d'un témoignage (tremper la main dans de l'eau bouillante, si la cicatrisation était rapide alors le témoin avait dit vrai).
[3] Proposition du syllabus numéro LXII. « On doit proclamer et observer le principe de non-intervention
 
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